Il y a des histoires qui ne s’écrivent pas qu’avec des mots, mais qui se grattent, se malaxent et s’exhument de la matière brute. Lors de notre échange avec Véronique Attia, nous avons découvert une artiste dont la création n’est pas une simple question de pigments sur la toile, mais une véritable plongée dans une quête des origines. Elle nous a ouvert les portes de son univers, celui d’une ex-professeure d’Espagnol qui a attendu que le tumulte de la vie lui offre enfin l’espace nécessaire pour s’abandonner à ce besoin ravageur de la création, se frotter au passé pour en faire jaillir une « résistance poétique face à l’oubli ».
Tout commence par une absence, une nostalgie transmise en silence, héritée d’un père contraint de quitter l’Algérie en 1962. Véronique est née en France et n’a jamais foulé cette terre du Maghreb, pourtant ce déracinement irrigue chaque fibre de son travail. Elle a grandi avec l’image d’un pays idéalisé, bercée par les récits d’une famille qui a dû partir, laissant derrière elle une vie entière de bonheur, une histoire longue de plusieurs siècles, des souvenirs, des amis, ses racines. De cet exil, notre artiste a cultivé un besoin vital de comprendre les origines, les rituels, les traces du temps, de transformer ces fractures en une écriture personnelle où le geste naît d’un dialogue spontané entre la matière et l’émotion.
Une enfance joyeuse à jouer en bande dans la nature, les vacances en Espagne où la famille retrouve les ambiances du Maghreb, “l’odeur de la fleur d’oranger” ! Le dessin pour s’évader… la littérature… autant de souvenirs qui ponctuent la vie de Véronique. Si petite, elle caressait le rêve de devenir archéologue, aujourd’hui, elle l’est devenue à sa manière dans son lieu de création : une cave ancienne en silex qu’elle a entièrement restaurée et qu’elle décrit comme un lieu propice à l’exploration. C’est dans cet antre tellurique, imprégné d’histoire, qu’elle travaille entourée d’un « capharnaüm » nécessaire à son processus. Elle y triture le bitume, le ciment, les textiles usés et les fibres de palmier ramenées d’Alicante. Ses œuvres ne sont pas de simples compositions ; ce sont des récits, des puzzles de mémoire où le passé affleure. « Je vis le présent, sans cesse habitée par ce qui a été », nous confie-t-elle, poursuivant cette recherche des civilisations disparues à travers des superpositions de couches et des assemblages de matériaux bruts chargés de vécu. “Derrière chaque passé, il y a un présent… l’archéologue va chercher ce présent, c’est passionnant et c’est en cela que mon travail ramène au passé tout en étant présent”
Le processus créatif de Véronique Attia, instable et imprévisible, ressemble à l’émergence d’un rêve. L’inspiration jaillit de ses lectures littéraires sud-américaines, de documentaires ou de son émoi face à la beauté des signes préhistoriques. Les figures animales investissent bien souvent son univers pour exprimer des sentiments humains, avec une force et un mystère que la figure humaine seule peine parfois à traduire. Ces animaux deviennent des totems, des présences partielles qui surgissent de la matière pour nous raconter des récits de racines et de rituels.
Le travail de Véronique Attia est une invitation à voir au-delà des apparences, à redonner un sens sacré à l’ordinaire. Sa peinture et ses sculptures rendent hommage à l’usure et à la beauté des marques du temps. Un mélange de nostalgie et de joie de vivre où chaque empreinte devient une preuve d’existence. En redonnant une présence aux silhouettes oubliées, elle nous offre un chemin pour nous émerveiller de ce que le temps transforme. C’est une rencontre avec l’essentiel, une manière d’inventer l’espoir pour que ce qui est appelé à naître nous étonne toujours.
Et Véronique Attia de citer Albert Camus : « Là où il n’y a pas d’espoir, nous devons l’inventer ».
En Une : Véronique Attia – Travail en cours sur papier – © Hugo Guillemette