Parfois, la création ne tient qu’à un alignement invisible, une suite de hasards qui s’emboîtent avec la précision d’un mécanisme horloger. Lorsque nous avons remis le Prix Aralya 2026 au duo Aurélie Abadie et Samuel Sauques lors du salon Art en Perche, ce n’est pas seulement la virtuosité technique de leur travail du verre que nous avons récompensée. C’est un frisson. Une de ces émotions rares qui naît lorsqu’on pousse la porte d’un univers où deux trajectoires intimes fusionnent pour donner naissance à une troisième entité créatrice.
Pour comprendre la magie qui émane de leurs sculptures, il faut remonter aux sources, là où les sens s’éveillent.
Chez Aurélie, tout commence dans l’effervescence feutrée de L’Amphitryon, le restaurant doublement étoilé de ses parents à Lorient. Enfant, son regard s’émerveille devant la noblesse des arts de la table : l’éclat des cristaux de Baccarat, la délicatesse des lignes Daum. Le beau n’est pas une option, c’est un quotidien. Elle se souvient encore du choc émotionnel, à huit ans, face au démoulage en direct d’une pièce en pâte de verre. L’odeur de l’atelier de création, mélange sacré de labeur et de perfection, reste gravée en elle.
Pour Samuel, le chemin est un saut dans le vide, dicté par la pure sérendipité. Fils d’agriculteurs normands, esprit libre et rêveur, il pousse la porte d’un salon d’orientation sans conviction et s’inscrit, par simple curiosité, dans une école de céramique à Limoges. Seul candidat à se présenter aux tests, il est retenu. Les planètes s’alignent. De la porcelaine fine au moulage, sa quête le mène vers une sensibilité toujours plus singulière : celle de la lumière. Il voyage, apprend auprès des maîtres, se laisse porter par le vent des Cévennes et la verticalité des montagnes qui résonnent en lui.
Puis vient leur rencontre, sous les tilleuls d’un atelier en Ardèche. Une nuit d’été à refaire le monde, à confronter leurs solitudes d’artistes et à poser les bases d’un destin partagé. Depuis ce soir-là, ils ne se sont plus quittés, liant leurs vies et leurs forces créatrices.
Dans leur atelier breton, le duo a appris à faire dialoguer l’intime. Samuel apporte la roche, la structure des paysages et l’immensité des hauteurs. Aurélie y insuffle la fragilité du corps, la question de la disparition et de la peau. De cette friction naissent des œuvres d’une pureté éternelle, où la pierre et la peinture côtoient le verre. C’est un équilibre précieux, nourri au quotidien par l’énergie de leurs deux enfants qui grandissent au milieu de ces formes en devenir. Une symbiose totale qui se passe parfois de mots : « Si on ne s’était pas rencontrés, ces pièces n’auraient jamais existé », confient-ils d’une même voix. Car au-delà de leurs recherches personnelles, c’est bien la fusion de leurs sensibilités qui opère. Aurélie nous le glisse comme un secret de fabrication : “La création c’est comme un muscle, plus on travaille et plus cela nous amène loin.”
« C’est la dimension du verre qui laisse pénétrer la lumière qui nous intéresse particulièrement. Par sa transparence, ce matériau est le trait d’union entre le monde de l’impalpable et celui de la matérialité. » rajoute Samuel.
Leur technique de prédilection, la pâte de verre, devient un outil philosophique. Là où la matière ordinaire repousse le regard, le verre invite à voir « au-dedans ». Il matérialise le vide, l’intangible, ce qui échappe à nos perceptions. Leurs visages de verre suspendus, leurs motifs végétaux capturés dans la masse expriment cette tension constante entre une enveloppe charnelle et le monde subtil de nos pensées. En somme, comme ils l’expliquent si bien, « le travail en duo nous apprend à verbaliser des aspects intimes et à les amener vers une pensée compréhensible et communicable. »
En les écoutant, on comprend que la création est une exigence poétique absolue. Abadie et Sauques ne cherchent pas la maîtrise technique absolue, mais la justesse d’un dialogue. Une œuvre à quatre mains où la douceur flirte avec l’énergie brute, pour offrir au spectateur une expérience viscérale, humaine et infiniment lumineuse. Une véritable écriture de l’invisible.
En Une : Samuel Sauques