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On en parle

Sur les chemins heureux du hasard…

Nicolas Delamotte Legrand, le 14 septembre 2023

Il y a des rencontres que l’on provoque. Il y en a d’autres qui s’imposent, involontaires, évidentes. La rencontre avec Sébastien Barrère fait partie de celles-là. Découvert subrepticement aux Allées Céramiques à Toulouse fin septembre 2022 c’est quelques mois plus tard à Giroussens que la vraie rencontre a lieu. A nouveau en vadrouille dans la région Occitane nous nous arrêtons avec mon mari à Giroussens. Célèbre dès le XVIème siècle pour sa production de terres cuites peintes, la petite ville accueille aujourd’hui encore de nombreux artisans d’Art et héberge le Centre céramique Contemporaine, haut lieu d’exposition de la création céramique actuelle. A l’occasion des Journées Européennes des Métiers d’Art tous les ateliers du village sont ouverts : ferronniers, artisans de mosaïque, potiers, céramistes, tisserands. Je retrouve avec étonnement aux Ateliers du Couvent certaines oeuvres de Sébastien qui m’avaient tant plu à Toulouse. Cette fois-ci il y a beaucoup plus d’œuvres exposées. Nous découvrons aussi l’espace d’exposition, la boutique et l’atelier. Rencontre chaleureuse et agréable avec l’artiste qui nous invite à une immersion dans son univers fantasmagorique rempli de créatures céramiques surprenantes.

Atelier –  © Elisabeth Hettema Photographie

A ma demande Sébastien nous reçoit quelques semaines plus tard chez lui. Je veux en savoir plus sur son parcours et son travail. Il prépare un café qu’il nous sert dans deux splendides tasses, chacune unique par leur forme et par leur histoire. Il nous raconte…

“Après une reconversion professionnelle en 2016 je me lance dans la création et deviens assez vite membre de la prestigieuse association de Céramistes de Midi-Pyrénées “Terres et Terre”. Je suis ensuite inscrit à la Route des Métiers d’art.”. Dans un élan inspiré, il fonde en 2018 les Ateliers du Couvent qui regroupent trois ateliers de créateurs céramistes dans l’enceinte du petit couvent du XIXéme siècle qu’il a acheté. C’est un lieu de vie et de création artistique, d’échanges et de partage, un espace d’expositions et des chambres d’hôtes.

Outres – 2021 – Vases © Elisabeth Hettema Photographie

“Comment j’en suis venu à la céramique ? Graphiste, diplômé en arts plastiques à la faculté Jean Jaurès de Toulouse, je ne me retrouvais plus dans mon travail. Dans un besoin de plus d’authenticité et de sens dans ma vie, avec toujours le souhait de laisser s’exprimer mon côté créatif, je me suis tourné assez naturellement vers l’artisanat d’art.”. Il voulait en effet replonger vers plus de concret. Quoi de mieux que de travailler de ses mains. Après divers stages de ferronnerie, de tapisserie d’ameublement et de sculpture sur bois, il s’adonne à la poterie. Il suit une formation de tournage avec des potiers traditionnels et se forme enfin aux techniques de la céramique auprès de Jacques Czerviek et de Natacha Brosset. C’est le coup de foudre. Comme un retour aux sources, au plus profond de son cœur, cette forme de création l’appelle.

“D’où vient mon inspiration ? J’aime être à proximité d’autres créateurs pour m’en inspirer et me nourrir de leurs oeuvres. A leur contact, je ressens les émotions nécessaires pour libérer ma créativité.”. Son enfance passée dans les Landes l’a également fortement marquée. La Nature indomptée l’attire et lui parle. Les forêts, les plages de sable, l’odeur de l’humus et la force de l’eau ont imprimé dans sa chair un immense attrait et une sensibilité pour les éléments et les matières naturelles. Elles nourrissent son imaginaire laissant fleurir un univers ludique rempli de créatures étranges.

Ateliers du Couvent – © Elisabeth Hettema Photographie

“Ce qui me plaît dans la céramique ? Progresser avec la terre. On rate, on rate encore et puis apparaît la forme. C’est l’accumulation des expériences, le mélange des techniques, la patience et l’inventivité qui permet aux œuvres de sortir de la matière.”.  Par le travail répété et intuitif vient la créature, surprenante, comme une évidence.

“Ce qui me plaît encore dans la création ? Engager un dialogue avec le public. J’aime lancer des propositions fantasmagoriques et raconter des histoires.”. Dans ses œuvres aux formes parfois simples, parfois alambiquées, abstraites ou archétypales, chacun y voit ce qu’il veut suivant son histoire et sa sensibilité.

“Quelles techniques j’utilise ? Le tournage, le modelage, le coulage, l’estampage. Pour une partie de mes œuvres je collabore avec Olivier mon compagnon pour créer mes propres textures et émaux.”. Dans ce travail d’expérimentation en binôme, ils explorent et recherchent des matières insoupçonnées et des tonalités aux lueurs irréelles. Olivier se charge des recettes chimiques et le mélange des composants. Il tâtonne et cherche la juste température. Sébastien le questionne, lui suggère. Ce travail technique qui serait fastidieux et impensable pour l’esprit créatif de Sébastien lui permet d’obtenir ainsi des recettes d’émaux insoupçonnés qui l’emmènent vers de nouveaux possibles.

La visiteuse- 2023 – Grès émaillé © Elisabeth Hettema Photographie

“Les significations de mes pièces ? J’aime d’abord explorer la forme pour elle-même. Je joue avec les rondeurs, les cassures, les cavités… comme un enfant.”. Entraîné dans un élan amusé, ses réalisations aux expressions immanquablement organiques prennent des attitudes parfois humanoïdes, parfois chimériques. Il nous offre des œuvres attirantes qu’on ne peut s’empêcher de vouloir toucher.

“Pourquoi je fabrique des bols et des vases à côté de mes sculptures contemporaines ? J’aime la simplicité de cette création. Je ne recherche pas la perfection. Le bol pour moi est un exercice de sobriété. L’histoire d’un bol ne peut pas être anecdotique. Il est le symbole de ce que l’humain a de plus profond en lui.”. Sur les pièces il n’y a pas d’ornement, pas de symboles. L’Artisanat d’art utilitaire lui plaît car les objets inventés accompagnent notre quotidien et font partie de la vie des gens. Ce sont aussi des pièces qui se vendent bien et lui permettent de soutenir son activité artistique. Les sculptures céramiques sont la partie la plus personnelle et expérimentale de son travail. Même si les deux pratiques semblent a priori antagonistes, l’une se nourrit de l’autre. Elles s’impactent l’une l’autre. Elles sont finalement indissociables comme les deux faces d’une même pièce, comme le corps est indissociable de l’esprit. La technicité du travail du bol se retrouve dans les détails de ses sculptures. La fantaisie de ses personnages s’immisce et influence les contours des bols-mollusques magnifiquement imparfaits et des vases-aquatiques comme les pièces “Outres”. 

Seul au monde- 2023 – Grès émaillé – © Elisabeth Hettema Photographie

“Ma couleur préférée ? Le vert. C’est la couleur de l’apaisement”.  L’inspiration de la Nature se retrouve encore et toujours dans ses créations. L’univers sous-marin n’est jamais très loin. Grâce à la grande liberté de création que permet la technique de la céramique en termes de formes et de couleurs, Sébastien Barrère explore la fluidité des matières, les ondulations et les méandres des volumes. Il se forge ainsi une personnalité artistique distincte qui s’incarne dans des pièces uniques remarquables.

“Si je m’ennuie parfois dans mon atelier ? Faire apparaître une pièce me demande chaque fois le même travail de plasticien d’art. S’il y a en effet la répétition du geste, il n’y a pas de régularité, pas d’ennui. L’enthousiasme reste présent et l’émerveillement s’en trouve toujours renouvelé.”. Très proche d’une pratique méditative il n’y a jamais deux fois le même geste dans le travail du céramiste. Les réflexes techniques et les compétences s’installent profondément apportant une maturité chez l’artiste. Néanmoins l’acte créateur est chaque fois réinitiateur et original. Conduit par le plaisir du toucher et le désir du regard, les créations de Sébastien relèvent plus d’aventures rocambolesques imprévisibles que de productions techniquement calculées.

“Où je souhaiterais me voir dans cinq ans ? J’espère arriver au niveau des grands céramistes que j’admire, c’est-à-dire que l’on reconnaisse mon style et ma patte au premier coup d’œil. Comme Nick Weddell par exemple.”. Continuer à grandir en innovation, en qualité et en expertise le motive évidemment. Mais le souhait de laisser une marque dans l’univers très peuplé des céramistes contemporains se devine en ligne de fond. Et cela ne fait pas l’ombre d’un doute que Sébastien Barrère continuera à faire parler de lui.

En Une : Photo portrait de Sébastien Barrère –  © Elisabeth Hettema Photographie