« Le mythe vivant »
La nouvelle exposition du Palais Lumière d’Évian, fleuron de l’architecture des villes d’eaux au début du XXème siècle, raconte le destin d’exception de l’immense tragédienne Sarah Bernhardt (1844-1923), à travers la vaste collection privée de Pierre-André Hélène, historien d’art et commissaire d’exposition.
Fort de près de 300 pièces, peintures, photographies, affiches, bijoux, costumes, le parcours aborde les périodes privées et publiques de la vie mouvementée et romanesque de Sarah Bernhardt. Une enfance quelque peu délaissée, avec un père absent, et éloignée d’une mère courtisane entretenue par le duc de Morny, grâce auquel cependant l’enfant, précocement douée, a ses entrées au Conservatoire, puis à la Comédie Française. Mère particulièrement présente pour son toujours trop beau fils Maurice, « l’homme de sa vie », au train de vie dispendieux, et vie de grand-mère attentionnée pour ses petites-filles. Une femme anticonformiste, indifférente aux convenances de son époque, et prête à tous les défis. Une patriote proche de Louise Michel pendant la Commune et qui, pendant la guerre de 1914, s’engage au Théâtre des Armées. En véritable ambassadrice de la culture française, voyageuse infatigable, elle se produit partout. En Angleterre, elle est accueillie par Oscar Wilde. En Amérique, elle mesure l’impact de la « réclame » sur l’évolution d’une carrière.
Pendant sa très longue carrière dépassant le demi-siècle, Sarah Bernhardt, « La Divine », « La Grande », ou encore « La Voix d’Or » selon Victor Hugo, passe pour l’une des plus grandes tragédiennes de l’histoire. Le « mythe vivant » perdure un siècle après sa disparition. Elle réinvente l’art du jeu dramatique en incarnant reines, princesses, impératrices et saintes ! Aujourd’hui moins prisés, le phrasé envoûtant de notre égérie, son emphase et sa grandiloquence subjuguent ses publics. Elle ne cesse de « mourir » sur scène poignardée, étranglée, ou mordue par l’aspic ! La critique et le public en redemandent !
Sarah Bernhardt marque définitivement les œuvres d’Alfred de Musset, d’Alexandre Dumas fils et de Victor Hugo, dans Lorenzaccio, la Dame aux camélias, Ruy Blas… Elle interprète aussi bien Phèdre de Racine que Jeanne d’Arc de Jules Barbier. Victorien Sardou, auteur oublié de nos jours, écrit spécialement pour elle la Tosca et Cléopâtre. Pour la superproduction « Théodora », les décors et les costumes empruntés à l’histoire de Byzance sont somptueux.
Edmond Rostand rédige pour elle l’Aiglon, pièce dans laquelle la tragédienne travestie incarne le jeune duc de Reichstadt dans un costume signé Paul Poiret. Les rôles masculins ne la déroutent pas : « Toujours au théâtre, la part faite aux hommes est la plus belle. Et c’est cependant le seul art où les femmes sont supérieures aux hommes »…
Cette artiste “totale“ avait d’autres talents : la sculpture et la peinture. Elle savait aussi promouvoir d’autres créateurs, Alphonse Mucha pour ses affiches et ses lithographies, René Lalique comme créateur de joyaux et ornements, Louise Abbéma, l’élève de Jean-Jacques Henner, comme portraitiste.
L’époque moderne se prête aussi au jeu à travers timbres, BD, et même une lithographie d’Andy Warhol. Sacha Guitry, dans « Si j’ai bonne mémoire et autres souvenirs », souligne l’immortalité de la grande artiste : « Ils croient qu’elle était une artiste de son époque… Ils ne devinent donc pas que si elle revenait, elle serait de leur époque ».
Jusqu’au 3 janvier 2026
Palais Lumière – Évian (74)
En Une : Paul Nadar – Sarah Bernhardt – La ville en costume de velours – 1894 – Photographie – 41×32 cm