Métamorphoses d’un mythe
Salomé est un personnage de la Bible évoqué également sous le nom d’Hérodiade. Elle danse un jour devant le roi Hérode Antipas, lequel, charmé, promet de lui offrir tout ce qu’elle désire. Elle demande alors la tête de Saint Jean -Baptiste. Figure secondaire à peine ébauchée dans le texte saint et dépourvue de psychologie comme de corporéité, Salomé incarne au cours des temps une féminité trouble, sensuelle et menaçante. En faisant partie « des femmes fatales », elle alimente de nombreux fantasmes artistiques, et devient au XIXème siècle un thème majeur de littérature et d’art. Muse de Gustave Flaubert et de Stéphane Mallarmé, inspiratrice de l’opéra de Richard Strauss, elle est dans le célèbre drame d’Oscar Wilde (1893) le sujet d’une réflexion philosophique du désir et de la mort :« Tu m’as traitée comme une courtisane, une prostituée. Eh bien, moi Salomé, je vis encore, mais toi, tu es mort et ta tête m’appartient ». Une interprétation très fin-de-siècle, qui mêle décadence et irrémédiable effroi. Ce changement de lecture du mythe donne à Salomé plus de consistance et permet à l’héroïne de résister à l’écoulement du temps.
L’exposition « Salomé. Henner et Moreau face au mythe » est cosignée par Maeva Abillard et Charles Villeneuve de Janti, conservateur-trice des musées nationaux Jean-Jacques Henner et Gustave Moreau. Elle a pour point de départ l’acquisition récente par le musée Henner d’une version de Salomé réalisée en 1904. Une trentaine d’œuvres en provenance des deux musées met en évidence un traitement radicalement différent du mythe par ces deux artistes.
L’héroïne de Henner apparaît généralement en figure spectrale vaporeuse sans trait précis. Sur le tableau précité, la couleur pourpre du vêtement est entachée de touches brunes, la chevelure rousse encadre le blanc laiteux du visage. Le fond est uniformément sombre. Pas de tête coupée sanglante, pas d’effet de décor, aucun contexte qui pourrait ancrer la composition dans une réalité identifiable. Seule l’esquisse du plateau porté sous le bras permet de reconnaître Salomé. Qu’il s’agisse de dessins au fusain ou de croquis, les nombreuses variations sur le sujet, dont une représentation en robe bleue, se détournent toujours du tragique de la décollation. Henner refuse les effets grandioses, et privilégie la suggestion. Il livre une version singulière et épurée de Salomé, d’une grande force plastique et d’une modernité qui le distingue de ses contemporains.
Gustave Moreau a une approche plus mûrie, plus complexe, et plus proche des représentations symbolistes. Il multiplie les croquis préparatoires et les études de détails, enrichissant en permanence l’iconographie. Salomé, parée de bijoux, sacrée et idéalisée, danse dans des palais d’architecture orientaliste de fantaisie. Sur son corps nu des ornements-tatouages sont décalqués, des éléments décoratifs se surajoutent, vecteurs d’un imaginaire extravagant. Gustave Moreau, des années 1870 jusqu’à son décès, exécute un grand nombre de variantes autour de la figure de Salomé avec son trophée macabre, dont l’Apparition, grande peinture inachevée où la danseuse tente en vain de repousser la tête nimbée.
En dépit des images hallucinatoires attachées au personnage mystérieux de Salomé, le mythe intrigue profonfément, et continue de nourrir les imaginaires de la modernité.
Jusqu’au 22 juin 2026
Musée Jean-Jacques Henner – Paris 17ème
En Une : Jean-Jacques Henner – Salomé – Vers 1892 – Huile sur toile – Collection particulière Isabelle de Lannoy