À Lyon, la galerie Racont’arts est de ces lieux qui ne se contentent pas d’exposer des œuvres, mais qui vous enveloppent dès le seuil franchi. En poussant la porte, on ne pénètre pas dans un cube blanc froid et intimidant, mais dans un univers vibrant, une sorte de « concept store artistique » avant-gardiste qui ressemble à un secret bien gardé. Ici, l’art n’est pas posé sur un piédestal inaccessible ; il vit, il respire, il se mélange aux objets du quotidien pour mieux nous toucher au cœur. Aux commandes de ce navire poétique, Sylvie Garrigue, une femme dont le regard pétille de cette audace rare : celle de vouloir briser les frontières entre les disciplines pour ne laisser place qu’à la sincérité du geste.
Sylvie et l’art c’est l’histoire d’une imprégnation lente, nourrie dès l’enfance dans les musées, et qui a trouvé son étincelle définitive dans le choc de la modernité. Elle se souvient avec émotion de ce déclic, dans les années 90, en découvrant le travail de la styliste Nathalie Chaize. « Ce fut pour moi une révélation : le mélange des matières, la créativité sans filet, cette capacité à bousculer le prêt-à-porter pour en faire un manifeste » explique Sylvie. C’est là que l’idée a germé. Pourquoi cloisonner ? Pourquoi choisir entre un tableau de maître et un bijou de créateur ? Après une première aventure à Grasse, c’est à Lyon que Sylvie Garrigue déploie, aujourd’hui, son ADN : un dialogue permanent entre l’art, le design et le bijou contemporain.
La définir comme « galeriste » est presque trop étroit pour Sylvie. Elle se voit plutôt comme une passeuse, une militante de la démocratisation culturelle. Dans ses mots, on perçoit une forme de résistance douce mais ferme contre un marché de l’art parfois trop policé, trop excluant. Son lieu est une parenthèse de lâcher-prise. Elle nous raconte avec un sourire ces visiteurs qui n’auraient jamais osé entrer dans une galerie traditionnelle et qui, chez elle, se sentent enfin à leur place, légitimes de ressentir, d’aimer, de questionner. C’est là toute la magie de Racont’arts : on y croise des personnes totalement différentes, toutes réunies autour du frémissement d’une matière, de la poésie d’une sculpture de Marc Perez ou autre, de l’originalité d’un bijou….
Pour comprendre Sylvie, il faut se pencher sur son abécédaire intime. Le S de Singularité côtoie le Y du Yin et du Yang, cette recherche constante d’harmonie qui guide ses sélections. Rien n’est laissé au hasard, et pourtant, tout est affaire de coup de cœur. Elle nous parle avec passion de Tzuri Gueta, cet ingénieur textile qui métamorphose le silicone en bijoux organiques, ou de Pascale Lion et son travail fascinant sur la cotte de maille. Pour elle, chaque objet a une histoire, un parcours humain qu’elle se fait un devoir de transmettre. Car derrière la technique, il y a l’homme ou la femme, l’intention, l’humour parfois, et cette immense dose d’humanité qui invite à la rêverie.
Entrer chez Racont’arts, c’est solliciter tous ses sens. On s’y sent bien, un peu comme à la maison, d’autant plus que Sylvie prolonge l’expérience avec une « galerie appartement » située au-dessus de son espace. Un cocon plus intime où l’on peut prendre le temps, loin du tumulte urbain. « C’est un acte presque politique, que de vouloir ainsi rassembler les publics. Je ne me demande pas si une œuvre va se vendre ; je me demande si elle va générer ce petit supplément d’âme, cette émotion brute qui justifie tout le reste » nous confie-t-elle. Dans un monde numérique de plus en plus dématérialisé, Sylvie Garrigue réinvente son métier en privilégiant l’humain, la rencontre réelle et la présence physique de l’œuvre qui, même sous la forme d’une céramique, d’un bol, d’une théière… vient donner une saveur nouvelle à nos rituels quotidiens.
C’est cette sincérité, cette exigence de la nouveauté dans le regard, qui fait de Racont’arts un lieu inclassable et indispensable. On en ressort avec l’envie de tout regarder différemment, avec cette certitude que l’art, lorsqu’il est partagé avec autant de générosité, est le plus beau des liens entre les hommes.
En Une : Sylvie Garrigue