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On en parle

Pravat Manna, une « oeuvre-racine » : entre mythologies et modernité.

Nicolas Delamotte Legrand, le 14 septembre 2026

Il y a des œuvres « coup de poing » qui nous sautent bruyamment au visage et nous assomment. Et d’autres qui scintillent, nous appellent délicatement et s’imposent avec élégance. Elles attirent notre regard et nous incitent à la contemplation. Les œuvres de Pravat Manna font partie de celles-là.

Ayant grandi dans le village de Ramanathpur dans le district de Hooghly (dans l’État du Bengale-Occidental en Inde), ce jeune artiste de 45 ans déploie une œuvre picturale singulière tout à fait remarquable. Dès sa plus jeune enfance il ressent une attirance naturelle pour le dessin. Alors qu’il a six ans l’usine de son père ferme et plonge la famille dans une extrême précarité financière. Dans son village il n’y a pas de cours de dessin et aucun matériel artistique à disposition. Mais il est bon élève et il est récompensé par ses professeurs avec des morceaux de craie qui lui permettent de dessiner sur les murs de terre de la maison familiale. Il dessine partout où l’espace le permet. Ses dessins se répandent jusque sur le sol de la cour et ses œuvres enfantines envahissent même les encadrements des fenêtres et des portes.


Whispers Under the Golden Tree – Acrylic on Paper – 2026 – 34″x28″

Avec des couleurs et des lignes il exprime ses émotions dans un langage imaginé. Témoignant de son talent et malgré leurs grandes difficultés financières sa mère l’inscrit finalement dans une école d’art située à dix kilomètres du village. Il a alors treize ans. Après plusieurs tentatives et à force de travail il intègre le College of Visual Arts de Calcutta et obtient sa licence en beaux-arts avec mention très bien. Premier étudiant en art de son village, il est également avec ses frères et ses sœurs l’un des premiers de leur famille à suivre des études supérieures. La pression économique l’oblige un temps à travailler dans des boulots qu’il n’aime pas faire mais l’art le rattrape toujours. La création est un moteur vital et une liberté essentielle. Sous ses doigts elle se conjugue et se déploie dans une multiplicité de formes. Il explore les diverses facettes de l’humain, parcours l’univers de la pensée, voyage dans les méandres des rêves et accouche ainsi d’ « oeuvres-mondes ».

Inspirations

Inspiré par une multitude d’artistes et de mouvements artistiques, c’est surtout l’art populaire indien qui le marque profondément. Il puise particulièrement son inspiration dans la liberté d’expression artistique de Rabindranath Tagore, poète, auteur, compositeur, philosophe, peintre et Prix Nobel de littérature en 1913. Il se met en résonance avec les œuvres du maître, se laisse traverser par elles et s’en empare. Les coups de pinceaux bigarrés expressifs et lumineux de Vincent van Gogh l’encouragent également et lui donnent la force de persévérer. Pour lui l’art est un refuge au creux duquel il s’enroule et se protège pour traverser les vicissitudes de la vie et créer. Divers thèmes influencent et inspirent profondément son travail et transparaissent poétiquement dans ses œuvres : La Nature en perpétuelle transformation d’abord est une source d’inspiration majeure. Elle lui offre son énergie, ses rythmes et ses silences.

Sans titre

La figure de l’être humain ensuite se retrouve au cœur de son langage pictural car la complexité de son existence l’intrigue : hommes et femmes sont tour à tour rayonnants et fragiles, motivés ou tourmentés par leurs émotions. Traversant parfois une existence de solitude, souvent confronté à une coexistence malmenée, l’être humain qui se confronte à ses démons intérieurs ou encore à la violence du dehors fait néanmoins preuve de force et de résilience. Et il y a bien évidemment l’Amour qui l’émeut et l’inspire. Explicite ou suggéré, l’amour se dévoile gracieusement dans ses œuvres et y trouve une place prépondérante. La Mort enfin, cette compagne fidèle se déploie sur ses toiles. Mais Pravat ne la perçoit pas comme une finitude mais plutôt comme une promesse de passage.

Une spiritualité infusée.

Bien que la religion ne soit pas un thème directement dominant dans son œuvre la spiritualité y est profondément ancrée. L’artiste s’efforce dans son travail effectivement « d’exprimer un sentiment de conscience universelle ou de sensibilité spirituelle. » Ses œuvres sont animées par des symboles allégoriques et des animaux « presque-totem » qui nous invitent à contacter l’imperceptible. Les postures des protagonistes et tout un argumentaire de plantes, de chimères et de symboles métaphoriques confèrent ainsi aux œuvres une grande résonance émotionnelle et une dimension mystérieuse fascinante.

Sans titre

L’artiste propose au spectateur en ce sens une expérience esthétique contemplative. La spiritualité assumée par l’artiste se manifeste ainsi sur ses toiles en un tissage de fond, en un jet mystique qui témoigne du cheminement de l’artiste et de sa quête de paix intérieure. Enfin fortement attaché à la famille, relié et connecté au plus profond de lui-même par des racines ombilicales inébranlables, l’artiste intègre dans ses œuvres le prisme des souvenirs et de la mémoire.


The Lotus Sovereign – Acrylic on Uncut Handmade Paper – 2025 – 34″x28″

Des mythologies réinventées pour retrouver le chemin du cœur.

Notre regard se promène ainsi sur des œuvres allégoriques où l’artiste dépeint des histoires qui nous ressemblent. Pour Pravat la mythologie est en effet une source d’inspiration importante qu’il s’approprie et réinterprète dans une modernité étonnante. Parmi des thématiques millénaires on retrouve entre autres l’éternelle lutte du bien contre le mal, le cheminement vers la découverte de soi, l’amour, la vie et la mort. Pour l’artiste « la mythologie n’est pas simplement un recueil d’histoires mais un langage symbolique, un médium à travers lequel des émotions profondes et des idées complexes peuvent être exprimées de manière simple et puissante. »


A Place Between Dreams – Acrylic on Paper – 2026 – 34″x28″

Dans ses créations d’une grande élégance, nuance après nuance, dans une sorte de superposition lithographique, les couches successives s’entremêlent et se rassemblent pour donner aux peintures un caractère multidimensionnel. Ses « œuvres camaïeux » à la monochromie apposée surprennent : « œuvres grisaille », elles proposent une contemporanéité émouvante où l’artiste cherche à nous émouvoir pour nous (re)connecter aux émotions endormies qui nous habitent. L’artiste assume son désir de raviver ce lien grâce à la poésie des couleurs et des signes. Telles les cailloux du Petit Poucet, ses peintures nous permettent de retrouver le chemin qui mène à la terre de notre cœur et à sa beauté. «L’extraordinaire se cache souvent dans l’ordinaire» nous dit l’artiste. Et d’ajouter :« il suffit d’avoir le bon regard pour le percevoir. » Cette affirmation me fait penser à la splendide citation du Petit Prince lorsque Saint Exupéry lui fait dire «on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux”. Un entremêlement de lignes parcourent les oeuvres de l’artiste. Il tire un fil invisible qui permet de faire naître sous nos yeux une unicité perdue. Ainsi entrelacés, les êtres humains, la nature, les émotions, des créatures surréelles et des « paysages-oasis » se mélangent, se soutiennent et s’harmonisent.

Sans titre

« Un travail bâclé ne peut jamais révéler toute sa beauté » me partage-t-il. Chaque œuvre représente pour l’artiste l’opportunité d’une nouvelle exploration, une occasion de progresser et de faire évoluer sa pratique, d’atteindre une création honnête et authentique et de frôler la Beauté. Il accorde ainsi une importance particulière à la clarté du concept tout d’abord, l’idée sous-jacente essentielle qui devra être nourrie pour faire jaillir l’œuvre. Le temps de la maturation ensuite est nécessaire dans l’acte de créer, cette attention profonde qui est indispensable à l’éclosion fragile d’une œuvre d’art. L’innovation enfin est ambitionnée pour plonger toujours plus loin dans la créativité et se laisser surprendre. Dans une démarche étonnement essentiellement conceptuelle où chaque œuvre est une mise en forme d’une émotion ou d’une idée précise, l’artiste façonne ainsi des œuvres contemporaines à la fois singulières et universelles. Il nous propose de naviguer dans les méandres de nos pensées, nous invitant à redescendre au plus profond de nous-mêmes et à atteindre peut-être les racines de la grande Histoire du Monde. Face à ses œuvres une force tranquille nous enjoint à faire une pause silencieuse, à inspirer, expirer et à écouter. Pravat Manna peint d’ailleurs dans le calme de son atelier, un espace propice à la concentration et à l’élan méditatif. Il peint parfois accompagné de mélodies douces du folklore bengalie car le rythme de la musique s’accorde avec le battement de ses émotions et de ses pensées et l’inspire à créer. Par le jeu de la tonalité, des formes et des textures, il cherche à créer des «oeuvres-atmosphère» qui nous saisissent.

Dans un battement de pinceau l’artiste relie, ainsi avec humilité, aux histoires ancestrales de son pays son imaginaire poétique personnel et sur les toiles de l’artiste se dessinent des théâtres où se rejouent et se déjouent les fables et les légendes de notre humanité.

En Une : Prava Manna dans son atelier

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