Chez Aralya, notre histoire avec Paul Vilalta a commencé en 2012. Un coup de cœur immédiat, de ceux qui bousculent les certitudes et laissent une empreinte durable. Quatorze ans plus tard, admirer le travail de cet artiste et son évolution, c’est éprouver à nouveau ce même frisson, cette sensation rare de revenir à la maison, pour emprunter les mots si justes que Christian Bobin confiait à la parution de son livre Pierre : « La beauté, c’est revenir chez soi. La beauté, c’est, tout d’un coup, être enfin de retour à la maison ». Visiter l’univers de Vilalta, c’est exactement cela : renouer avec une présence intérieure, se dégager du superflu et s’offrir un havre de résistance face au vacarme de notre époque saturée d’écrans.
Pour s’imprégner de cette magie, il faut imaginer une petite rue de Sanary, dans le Var. C’est là que Paul, homme simple, élégant et d’une immense modestie, a installé son atelier-galerie. Lorsqu’on pousse la porte, le temps change de rythme. On entre dans un espace de retrait où le geste de création s’invente dans le silence et la durée. Ce rapport presque sacré au temps ne doit rien au hasard. Paul a eu le grand bonheur de grandir au milieu des livres, dans une librairie familiale. C’est là qu’on lui a inoculé la passion des mots, mais aussi celle d’une mise en retrait, le respect d’un temps avec lequel on ne triche pas. Un critique d’art écrivait un jour : « On ne zappe pas chez Zurbaran ». On ne zappe pas non plus chez Paul Vilalta.
Pourtant, le premier regard posé sur ses toiles peut surprendre. On parle ici de « natures mortes ». Mais le terme est presque un contre-sens tant le critique Pierre Souchaud a vu juste en affirmant qu’elles « ont pourtant une vie, une âme, une intense lumière intérieure ». Notre artiste traque l’énigme du visible à travers des objets ordinaires, des choses du quotidien devenues invisibles par ce que Jean Cocteau appelait « la gomme de l’habitude ». Un verre, un pot, un simple emballage de carton… Sous le pinceau de Paul, ces objets familiers, sans aucune prétention à la transcendance, subissent une métamorphose. Ils s’extirpent de la banalité pour devenir des poèmes visuels, des réceptacles d’émotions, d’allégresse ou de désespoir.
Ce basculement s’est joué pour lui en 2010, lors d’une exposition de Giorgio Morandi. Alors qu’il peignait déjà depuis vingt ans, Paul s’est trouvé confronté à l’énigme absolue de ce maître italien. Comment, en représentant un simple assortiment d’objets de brocante, peut-on raconter des histoires aussi bouleversantes ? Dès lors, la démarche de Vilalta s’est ancrée dans cette philosophie du silence et de la simplicité. Il accepte la contrainte du « déjà-là ». Il ne cherche pas l’originalité superficielle du sujet. Il réécrit le même morceau de réel, comme Patrick Modiano réécrit sans cesse le même livre, pour traquer l’essentiel.
Sur la toile, cette quête se traduit par une peinture intensément vivante. On est loin de la séduction des effets de surface ou des modes passagères. La figuration de Paul Vilalta est magnifiquement déstructurée. Elle fait cohabiter des lignes graphiques nerveuses et des tâches explosives qui captivent le regard. Les objets sont jetés dans un espace abstrait, totalement « décontextualisés », baignés d’une lumière et d’une couleur vibrante, qui semblent surgir de l’intérieur même de la matière. La main du peintre anime chaque forme, y insufflant les inquiétudes,les interrogations et la sensibilité fragile de son humanité. C’est toute la comédie de la vie et du temps qui passe qui se joue sous nos yeux, dans une formidable et paradoxale explosion d’énergie.
« La peinture n’existe qu’à travers les regards qu’elle croise » aime à rappeler Paul. « Ma peinture doit pouvoir parler à chacun, de manière différente ». En contemplant ses œuvres, on comprend que peindre ces objets simples est un acte politique et poétique majeur : une résistance obstinée par la lenteur et une tentative de retenir ce qui est en train de disparaître.