Le sacre archaïque du cheval infini
Patrick Loste, l’un des grands vrais peintres de notre temps, travaille au sol sur de rudes bâches, et dans cette œuvre de boue et d’espace infini, la surface des choses a disparu. Il n’y a plus qu’un espace ouvert qui s’étend jusqu’à l’immensité, la seule à faire paysage. La diversité des couleurs est inutile, celles de la terre, de la roche et de la robe animale suffisent, et l’œuvre prend le monde à son compte, pour avoir l’âge de l’univers. De grandes plaques verticales, peut-être issues des ténèbres, ou nées de la grotte primitive, imposent une sidérante muralité. En inarrêtables coulées, en lourdes alluvions, la couleur rare, brutale, intemporelle et rupestre, n’a plus à séduire. L’air, l’eau, le temps et le hasard l’alluvionnent librement, et la tache noire des signes d’art, sinueuse et décisive, envoûte l’espace.

Cette œuvre respire. Elle parle la langue ancienne et dépouillée des lointains. Elle n’a pas besoin de l’homme trop civilisé. Déraciné, il a perdu le sens de la paroi, de la bête et de l’horizon. Peinture abrupte. Peinture d’éléments. Peinture élémentaire. Les rudes couleurs de Patrick Loste s’abandonnent à la contemplation de ce qui reste quand il n’y a plus rien, sinon la terre première, vierge de toute civilisation. Étreinte implacable, dans le vide accablant où les choses s’éteignent. L’artiste ose mépriser la modernité. Il n’a pas besoin de mettre en scène les beaux artifices de l’art, il n’en a que faire. « J’aime autant faire des murs de pierres sèches que peindre » dit celui qui chevauche parfois les montagnes.

Art à deux énergies. D’un côté, l’espace englobant, et de l’autre, l’animalité puissante, par quoi l’humain fragile s’accouple à ses sources. Sacre archaïque du cheval, unique femelle humanisée de notre humanité. Le surgissement dressé de la bête fait remède vertical à l’horizontalité fatiguée de nos rêves perdus. Chez Patrick Loste, l’être-cheval et l’œuvre picturale s’étreignent. Ce n’est pas de l’esthétique : depuis son enfance, il n’a plus jamais quitté l’étrier. Chez lui, toujours indistingués, le cavalier et sa monture font la vie. Superbe et sublime unité d’art. Le cheval traverse l’étendue, l’étendue traverse le cheval. La sensuelle noblesse du cheval hante les plus hautes cultures, d’Arabie ou de Chine. Elle nourrit la plus riche symbolique animale, du nomade anonyme des steppes jusqu’aux saints reconnus des mythes grecs, arabes ou chrétiens.

Ce peintre-montagnard n’illustre jamais le monde des chevaux. Il ne peint pas ses propres animaux (le mot est-il encore juste ?), qui vivent en semi-liberté sur sa terre pyrénéenne. Il ne fait pas d’images. Il peint d’inconnus cavaliers, infimes passeurs d’immensité. À l’arrache, il peint des saints Georges qui affrontent, des cavaliers qui chassent, des fauconniers qui regardent le ciel. Il ne cesse de peindre de fabuleux centaures, ses doubles impossibles. Autant de prétextes créatifs, autant de voies pour que le cheval peint puisse habiter enfin la terre innombrable. Après la peinture, chevaucher la bête le remet en selle…

Au centre de son art, le cheval centre l’homme. Patrick Loste peint l’entité être-cheval, celle qui crée l’étendue par sa foulée, qui fusionne l’homme aux sources de sa profonde et secrète animalité, qui incarne l’instinct de vie le plus profond, celle qui érotise l’intime relation de la bête humanisée au cavalier animalisé qui la monte, et celle enfin qui abolit pour un temps l’impensable distance qui sépare l’homme de sa nature.
Il expose actuellement dans l’une des plus belles galeries de France.
Jusqu’au 21 septembre 2025
Le Clos des Cimaises – Saint Georges Du Bois (17)
En Une – Patrick Loste – Sans titre