L’atelier des rêves à Majorque
L’exposition d’envergure consacrée à l’artiste catalan Joan Miró (1893-1983) au Musée Hyacinthe Rigaud de Perpignan, réunit une centaine d’œuvres, de documents et d’objets provenant très largement de la Fondation Pilar et Joan Miró, les autres prêteurs étant la Galerie Lelong et le collectionneur Marc Larock.
Centrée sur les trente dernières années de sa vie, l’exposition met en lumière le moment essentiel de la trajectoire de l’artiste : son installation définitive sur l’île de Majorque, en 1956, dans l’atelier de ses rêves édifié par son ami l’architecte catalan Joseph Lluis Sert, au domaine de Son Abrines. À l’image du dialogue entre l’artiste et l’architecte, l’architecture avant-gardiste et novatrice permet à l’un comme à l’autre une relecture de leurs travaux précédents. Sur son île, dans son nouvel environnement, Miró prend quelque distance avec un passé marqué par l’influence fauve et cubiste des années 1910, la période surréaliste, et ses propres œuvres « sauvages » peuplées de monstres grotesques exprimant la noirceur de la période fasciste en Espagne. Majorque devient alors un véritable laboratoire de création.
Comme le souligne Pascale Picard, conservatrice et commissaire de l’exposition, « le choix de l’insularité n’est pas un exil, mais un retour aux sources ancestrales d’une terre natale qui répond à un profond désir de liberté ». L’inscription placée en tête de l’exposition, « Je me sens comme un végétal (…). J’ai des racines dans cette terre. La terre, la terre, rien que la terre (…), quelque chose de plus fort que moi », souligne cet attachement indéfectible, et le nécessaire retour aux sources.
Le parcours est introduit par une évocation concrète de l’atelier majorquin. Quelques petites terres cuites typiques de Majorque, un soleil en feuilles de palmier tressées, suspendu à la voûte et semblable à celui que possédait Picasso, et la reproduction d’un orant sumérien, sont placés en regard d’une grande photo Joan Miró dans l’atelier Sert de Francesc Català-Rocca. Le visiteur découvre ensuite le cheminement qui a précédé l’installation à Majorque. Un petit Mobile évoque le compagnonnage avec Calder, la délicate toile Une plage avec bateau (Berck) de Modest Urgell Inglada, représentant un paysage désertique, est un clin d’œil à son ancien professeur. La collaboration et le travail en duo avec le céramiste Joseph Llorens Artigas (1892-1980) sera déterminante. Fasciné par la dimension archaïque de la céramique, fondée sur l’alliance de la terre et du feu, Miró voit dans cette technique nouvelle pour lui un retour à l’essentiel. Son goût pour la matière apparaît aussi dans les assemblages inattendus de bois, de textiles et de métal.
À Majorque, tout d’abord, Miró abandonne quasiment la peinture pour se consacrer à l’estampe. Il dispose d’un atelier de gravure et de lithographie qui lui permet d’intensifier son rapport aux créations multiples. Il réalise des séries d’estampes et sept grandes pièces graphiques, Els Gossos (les Chiens), sujet ancien sur le thème de l’animal qui donne lieu à une déclinaison de libertés picturales qui seront éditées par Aimé Maeght.
À partir des années 1960, Miró poursuit une recherche esthétique en constante transformation, libérant le geste, la matière et le signe. Les motifs récurrents qui structurent l’œuvre, la femme, l’animal, le paysage, la terre et le ciel, sont toujours présents, mais loin d’une représentation figurative. Miró cherche moins à saisir le réel qu’à révéler des forces poétiques. Les majestueuses œuvres gestuelles de la maturité exaltent alors la puissance de ses mouvements intérieurs.
L’exploration se termine sur un ensemble magistral de huit toiles quasi-abstraites entourant un exemplaire de la sculpture Oiseau Solaire.
L’exposition prolonge le cycle consacré aux grandes figures de l’art du XXème siècle en relation avec le territoire catalan. L’an dernier Maillol-Picasso, et en préparation pour l’année à venir Salvador Dali.
Jusqu’au 31 décembre 2026
Musée d’art Hyacinthe Rigaud – Perpignan (66)
En Une : Céramiques Joan Miro et Josep Llorens i Artiga – ©Chantal Vérin