La licorne, l’animal fantastique le plus connu du Moyen-Âge européen, fascine encore et toujours. Elle est pourtant apparue au début du premier millénaire en Asie. Le philosophe Aristote, le savant Pline l’Ancien, les bestiaires du Moyen- Âge, les explorateurs et les médecins de la Renaissance, les poètes en parlent beaucoup, et l’iconographie est très riche. La licorne est universelle, son mythe traverse les siècles sans rien perdre de sa force évocatrice, et les artistes contemporains ne sont pas en reste. Le Moyen-Âge l’aimait tout particulièrement et le musée de Cluny, qui détient la célébrissime tenture médiévale La Dame à la licorne, entend revenir sur sa longue histoire dans la belle exposition « Licornes ! », conçue par Béatrice de Chancel-Bardelot, conservatrice du musée, sur une idée de Michael Philip, conservateur en chef du musée Barberini de Potsdam (Allemagne).
Mentionnée depuis l’Antiquité, en Chine, au Proche et au Moyen-Orient, en Afrique, au Tibet, en Sibérie, la licorne, animal mythique, apparaît d’abord comme un animal exotique, un quadrupède proche de l’âne, du cheval, d’un bovidé ou d’un dragon. Un animal unicorne est même évoqué dans les contes du bouddhisme. Sa taille est variable, d’une soixantaine de centimètres à plus de deux mètres. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, en propose une description spectaculaire et chimérique : tête de cerf, pieds d’éléphant, queue de sanglier. Les illustrations de la création des animaux dans le récit de la Genèse la désignent toujours. Au moment du Déluge, la licorne serait montée dans l’Arche, et Marco Polo en aurait croisé une au cours de son voyage en Asie.
Créature médiévale par excellence, cet animal sauvage ne peut être capturé qu’en présence d’une vierge, figure allégorique de la vertu domptant le vice. À la Renaissance, le poète italien Pétrarque l’évoque comme le symbole de la chasteté. Il faudra attendre le milieu du XVIème siècle pour que des esprits éclairés mettent en doute son existence et révèlent que son attribut n’est qu’une dent de narval ! De plus la « corne de licorne » est associée à des vertus curatives. Elle préserve des venins et des fièvres, faisant l’objet d’un fructueux commerce de la part de prétendus médecins et apothicaires, en dépit des dénégations de scientifiques comme Ambroise Paré en 1582.
De Gustave Moreau aux photographies plus vraies que nature de Marie-Cécile Thijs, cette créature mystérieuse continue d’inspirer les créateurs modernes. Elle est l’objet d’une relecture par les artistes, pour lesquels elle incarne utopie et altérité. Hybride échappant aux classifications, elle apparaît même dans la culture queer, et on la voit sur des écussons de soldats ukrainiens LGBTQ+, en signe de résistance à l’oppression normative. Rebecca Horn, dans la performance Einhorn, défie l’iconographie traditionnelle en fusionnant en une seule figure une jeune fille et une licorne. Suzanne Husky, dans sa tapisserie La noble Pastorale, remplace la Dame à la licorne par des machines de déforestation, tandis que Julien des Moustiers la place devant une centrale nucléaire, posant la question de notre rapport à la nature et l’écologie.
Si l’époque moderne admet son caractère fabuleux et légendaire, la licorne, sujet inépuisable, reste présente dans l’imaginaire, laissant des traces profondes dans l’histoire de l’art.
Jusqu’au 12 juillet 2026
Musée de Cluny – Paris 5ème
En Une : Licorne – Marie-Cécile Thijs – 2012 – Photographie Amsterdam, Smith Davidson Gallery – ©ADAGP, Paris ,2026