Située au pied de la Butte Montmartre, la Halle Saint-Pierre poursuit depuis quelque 30 ans sa recherche et sa réflexion sur toutes les formes brutes, insolites, voire subversives et hors-norme de la création. Dans ce lieu de référence par excellence de « l’art des marges », de nombreuses expositions sont organisées, invitant à découvrir l’extraordinaire richesse et la diversité d’œuvres issues d’univers étonnants, bien au-delà du seul ancrage occidental. “En général, des œuvres fortes qui n’ont pas forcément l’occasion d’être montrées“, précise Martine Lusardy, directrice du Musée et commissaire de l’exposition.
« L’Étoffe des Rêves » propose un voyage entre art et artisanat dans le monde du « textile », ce médium historiquement rattaché aux arts mobiliers ou aux pratiques domestiques. Étudier les transformations du textile hors des sphères d’appartenance traditionnelle auprès de créateurs autodidactes, souvent anonymes, dans leur faculté à les détourner, revient à montrer les réinventions des usages ordinaires en se laissant porter par la poésie de leur regard. Telle est l’ambition de la nouvelle exposition : 300 œuvres réalisées par 36 artistes qui explorent des savoir-faire ancestraux du tissage, de la broderie, de la tapisserie ou de la couture, et les transmutent : des installations suspendues aux textiles peints, des étoffes sculpturales aux tentures murales, et ce du minimalisme jusqu’au foisonnement de détails…
Conçue en collaboration avec le Centre international du Surréalisme et de la Citoyenneté Mondiale de Saint Cirq-Lapopie, cette exposition rappelle l’intérêt des Surréalistes pour l’Art Brut et inversement, via notamment par la participation d’André Breton à la Compagnie d’Art Brut dès 1948, à l’invitation de Jean Dubuffet. Les deux mouvements mettent en valeur les formes marginales de l’art.
Mises côte à côte, sans analogie entre elles, les œuvres ont en commun le besoin intense de donner à voir un monde secret et intérieur. Leurs auteurs « tissent » des histoires dans la continuité des mythes universels. Ainsi les Parques, d’un coup de ciseau et d’aiguille, coupent et reprennent le fil de la vie, et Pénélope coud le jour et découd la nuit, en attendant le retour d’Ulysse. Récits exemplaires transmis depuis la nuit des temps.
L’œuvre du Suisse Ficht Tanner occupe une bonne place dans l’exposition. Originaire de l’Appenzell en Suisse, région de renommée mondiale pour ses riches traditions de broderies de luxe réalisées à la main aux XVIIIème et XIXème siècles, cet artiste multiforme, à la fois brodeur, dessinateur, musicien et chanteur folklorique de L’Appenzell, arpente avec sa compagne Thérèse les multiples possibilités de l’art textile. Ses dessins et broderies regorgent de formes organiques et cosmogoniques vibrantes de couleurs, tandis que Thérèse confectionne des patchworks à partir de tissus précieux.
Bruts ou surréalistes, les artistes convoquent souvent des matériaux de récupération, les assemblent, et recomposent un univers à la mesure de leur sensibilité. Ainsi Josette Rispal et ses Vestiges, Barbara d’Antuono et ses inquiétants Tableaux textiles marqués par le vaudou, Marion Oster et sa vision du monde façonnée par une enfance africaine mâtinée de rites et de croyances. Les canevas quelque peu « kitsch » de Lili Simon voisinent avec les délicats fragments de l’enfance chinoise de Liyu Chen. Gilbert Peyre et ses constructions loufoques cohabitent avec les fantastiques compositions bleues de Christine Sefolosha. Micheline Jacques installe, elle, des sculptures en trois dimensions de taille humaine, troublantes et dérangeantes.
Ensemble pluriel décalé riche d’imaginaire sans frontière.
Jusqu’au 31 juillet 2026
Halle Saint-Pierre – Paris 18ème