« L’invention d’une écriture »
Le « Plancher de Jeannot » a été ainsi désigné, dès sa révélation, par le diminutif du prénom de son auteur, Jean Crampilh-Broucaret (1939-1972). Ce parquet de chêne massif d’une surface totale de 13m2, découvert fortuitement dans une ferme dans le Béarn, gravé et entaillé à la perceuse et au ciseau à bois au début des années 1970, a été prélevé en 1993 à des fins d’étude. Il a fait l’objet d’une totale restauration, et a rejoint les collections du MAHHSA, le Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne à Paris, où il a trouvé un lieu de conservation d’analyse, et d’exposition.
Les 68 lignes du texte gravé sont désormais entièrement déchiffrées, y compris la dernière ligne, incomplète, et restée jusque-là mystérieuse. Lors d’une première exposition publique, le Plancher restauré a été montré comme un objet archéologique prélevé sur son site d’origine. Restaurateurs du bois, linguistes, ethnologues et psychiatres, ont exploré et documenté une généalogie familiale et régionale. Un bel éclairage a été donné sur la personnalité de Jean Crampilh-Broucaret et son histoire intime. Au-delà du terrible témoignage de la vulnérabilité de sa vie, ce monument épigraphique unique, enfoui dans la maison, a encore bien à dire. L’appréhender comme une œuvre d’art à part entière et le rapprocher de productions artistiques de la même époque, revient à le considérer comme une véritable invention, écrit et œuvre. C’est là le propos d’une deuxième exposition intitulée « L’invention d’une écriture » qui met en regard le Plancher avec des œuvres d’art contemporain qui donnent une place prépondérante à l’écrit, dans sa lisibilité ou son invisibilité. Les œuvres de 40 artistes sont ainsi présentées, se fondant sur leurs caractères plastiques et leurs passerelles avec le Plancher.

Chez son auteur, l’élément graphique élémentaire est constitué d’un trait limité à chaque extrémité par deux points. L’alignement des phrases confère à l’ensemble les propriétés d’une « écriture ordinaire », confirmant que Jeannot n’était pas indemne d’influences culturelles. S’il dispose de la capacité à donner forme à l’écriture par l’application d’un savoir-faire maîtrisé, il fait montre aussi d’une grande inventivité. Le procédé graphique du « point-trait » apparaît chez divers artistes dont Picasso, et la méthode fondée sur la répétition de lignes et autres propositions strictement graphiques permet d’établir des relations entre poésie et peinture, écriture et langage. La première section de l’exposition, sous le titre « Glyphes, trames, lettres, mots, et écritures » rassemble des œuvres connues où l’écriture non codifiée, réduite à des signes, privilégie la plasticité du texte. Ainsi les Logogrammes à l’encre de Chine de Christian Dotremont, poète et écrivain du groupe CoBrA, les Alphabets d’Henri Michaux ou encore l’Écriture de Tápies. Pour d’autres artistes, les procédés de brouillage, de dissimulation et de transformation des mots pris comme objets rendent inaccessible un quelconque déchiffrage de l’écrit. Les sculptures de Paul-Armand Gette, faites d’empilements de caractères en bois à usage typographique, les caviardages de Pierre Buraglio, les affiches publicitaires lacérées de Jacques Villeglé, suggèrent la nécessité d’élargir le champ d’interprétation bien au-delà de la seule écriture.

Dans une deuxième section sont montrées des œuvres, dans lesquelles le support, à l’instar du Plancher gravé en profondeur, devient partie intégrante de l’œuvre. Ainsi les incisions de Lucio Fontana ou les assemblages improbables du groupe Supports-Surfaces, ou encore les tressages et entrelacs de François Rouan.
Dans la dernière partie de l’exposition, intitulée « La Maison », est évoqué le processus symbolique lié à la demeure. Le Plancher, inséré dans le lieu où Jean Crampilh-Broucaret s’est progressivement replié après la mort et l’inhumation de sa mère sur le site, prend la forme d’une sorte de mémorial résistant à tout effacement. De même, les diverses constructions liées à l’habitat, des Demeures d’Étienne-Martin aux 2146 Pierres gravées sur leur face interne des noms des cimetières juifs détruits par les nazis, disent l’importance des « monuments invisibles » qui portent les idées de reconnaissance et de traces indicibles.

Les expositions thématiques conçues par le MAHHSA, en mettant en abyme des œuvres de sa riche collection, souvent assimilées à de « l’art brut » et de facto synonymes de stigmatisation, et des œuvres d’art qui leur sont contemporaines, ont pour mission de décloisonner les catégories de création « qui renvoient généralement à l’histoire de l’artiste plus qu’à la nature de son œuvre », selon Anne-Marie Dubois, commissaire et responsable scientifique du musée.
Jusqu’au 18 janvier 2026
Musée d’art et d’histoire – Hôpital Sainte-Anne – Paris 14ème
En Une : Brassaï, Tête de clown, de l’ensemble Graffiti (de la série VIII La Magie), 1946, Collection Frac Bretagne © Florian Kleinefenn