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On en parle

L’Art et sa visibilité

Georges Dumas, le 14 novembre 2025

Lancer un salon artistique dans une France post-Covid par ailleurs embourbée dans un marasme politique et budgétaire qui a de fortes conséquences sur le moral des ménages et donc sur leurs achats, voilà qui assurément tient de la gageure. Si on y ajoute le fait que la terre d’élection dudit salon est la Seine-Saint-Denis, département plus connu pour ses trafics de drogue et ses émeutes urbaines que pour sa scène artistique, on pourrait penser que l’entreprise tient de la folie voire du suicide. C’est pourtant le pari que s’est lancé Fabien Torti en créant « L’Art et sa visibilité », dont la première édition s’est tenue en 2024 dans la salle des fêtes de la mairie de Gagny, suivi d’une deuxième édition à l’espace Michel Simon de Noisy-le-Grand en septembre dernier et une troisième mouture à nouveau à Gagny il y a quelques jours.

Rien ne prédestinait celui qui est par ailleurs conducteur de travaux sur des chantiers allant des boutiques de luxe aux centrales nucléaires à s’intéresser à l’art au point de se faire organisateur de salons. L’aventure a commencé au moment du premier confinement où, pour conjurer l’inaction imposée à toute la population ou presque, Fabien Torti a jeté son dévolu sur des toiles, des pinceaux et des bombes de peinture pour réaliser ses premières œuvres dans une veine d’art urbain mêlant pochoir et tachisme. Très actif sur les réseaux sociaux et disposant de nombreuses relations tant personnelles que professionnelles, il a très rapidement vendu ses premières toiles en France comme à l’étranger, avant d’en faire une activité florissante. C’est en se fondant sur son propre exemple qu’il a décidé de donner un coup de pouce à d’autres artistes débutants, parfois autodidactes comme lui, à travers le croisement des réseaux sociaux et l’organisation de salons physiques destinés à montrer le travail tout en se mettant au service de causes choisies ad hoc pour chaque événement : au-delà de la seule exposition d’œuvres, une tombola est organisée avec des pièces que chaque artiste offre, dont les fonds sont intégralement reversés à trois associations locales. Ainsi, pour 5€, chaque visiteur avait la chance de remporter une peinture, un dessin, un tirage ou un objet. Deux ou trois stands centrés sur la gastronomie ou l’artisanat complétaient l’ensemble afin de renforcer la proximité avec un public souvent peu habitué à pousser les portes d’un musée ou d’une galerie.

Crey132 – ©Georges Dumas

Pour équilibrer la présentation d’artistes dont c’était parfois la première exposition, Fabien Torti avait réuni un plateau d’autres créateurs confirmés, avec même quelques pointures dans leur domaine. C’était par exemple le cas de Crey132, graffeur reconnu qui écume toute l’Île de France (et bien au-delà) depuis trente-cinq ans et à qui l’on doit la fresque au sol du rond-point devant les Invalides réalisée pour le centenaire de l’Armistice, ou encore les deux fresques en l’honneur du Bleuet de France présentées sur la tribune présidentielle lors du dernier défilé du 14 juillet. Dessinateur et artiste peignant exclusivement à la bombe aérosol, il présentait sur son stand quelques pièces souvent très colorées où le graffiti cohabitait avec des portraits d’une remarquable finesse d’exécution, avec une prédilection marquée pour les animaux.

Parmi les autres pointures exposées à Gagny, on trouvait le pochoiriste Yarps (palindrome de Spray), bien connu sur la scène parisienne depuis ses premières interventions en 1985, avec des œuvres plongeant leurs racines dans la culture populaire des années 1950 à 1980 et parfois centrées sur des figures controversées telles l’Inspecteur Harry incarné par Clint Eastwood, Jacques Mesrine, ou encore Michael Caine ou Humphrey Bogart avec une arme à la main. Ami de Pierre Terrasson et de Jérôme Mesnager avec lesquels il a réalisé de nombreuses collaborations, dont certaines étaient présentées sur son stand, Jean Yarps puise son inspiration dans la chanson et le cinéma français et américain quand ces derniers créaient encore des icônes. Même s’il utilise l’informatique pour adapter son travail aux différentes échelles de sa réalisation (du mur à la couverture de petits cahiers en passant par des toiles de taille moyenne ou des vinyles 33t), il est demeuré fidèle à la découpe manuelle de tous ses pochoirs.

Maguy Vaz – © Georges Dumas

Ce qui est également le cas de Thierry Sorin (aka Lezard_Graphic), lui aussi pochoiriste officiant depuis les années 1980, mais dans une veine légèrement différente, plus punk, plus dadaïste, et n’hésitant pas à recourir au collage ou à l’abstraction dans certains cas. Par la multiplicité extrême tant de ses supports que de ses références, Thierry Sorin est plus volontiers dans une démarche de combinaison, d’assemblage et d’intégration que de strict « pochoirisme ». Poussant encore plus loin la logique du pop art qui recyclait l’imagerie du quotidien, il en vient à en recycler les objets concrets, faisant feu de tout bois, tout pouvant servir à l’élaboration d’une œuvre, sous forme de support ou de fragment.

Thierry Sorin aka Lezard_Graphic – © Georges Dumas

Parmi la trentaine d’artistes présents, on peut également mentionner Dave Baranes, peintre et graffeur spécialisé dans l’animalier, auteur de toiles et de fresques souvent spectaculaires, Willy Bertho (alias Métal Hirsute) et ses sculptures en acier recyclé souvent impressionnantes de par leur taille et leur aspect bio-mécanique, ou encore Maguy Vaz, dont les compositions colorées et graphiques dissimulent des scènes figuratives inspirées tantôt par l’histoire de l’art, tantôt par la vie personnelle de l’artiste, proposant ainsi un jeu de pistes que le spectateur peut soit entreprendre pour déchiffrer le motif, soit négliger pour s’abandonner au tourbillon des formes et des couleurs à la surface de la toile.

Salon à la forte coloration urbaine, « L’Art et sa visibilité » fait le grand écart entre artistes débutants et confirmés, exposition classique et animation solidaire, événement public et initiative privée. Un grand écart difficile à maintenir, avec un équilibre financier tout aussi ardu à trouver, tant pour les organisateurs que pour les artistes. Une affaire de famille (Fabien Torti peut compter sur ses proches) qui demande une énergie folle et dont on ne peut qu’espérer qu’elle sera soutenue par des partenaires désireux d’introduire une partie de l’offre artistique actuelle à un public qui en est souvent éloigné.

En Une : Fabien Torti et sa mère à l’accueil du salon – © Georges Dumas

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