Il y a des boîtes en bois qui renferment bien plus que des tubes de couleurs. Celle que Jean-Yves Guionet a reçue vers 1950, alors qu’il n’avait que six ou sept ans, est le point de départ d’une odyssée sensorielle qui dure depuis plus de soixante-dix ans. Pour lui, la peinture n’a jamais été un simple loisir ou une pratique d’agrément ; elle a été le fil conducteur de toute une existence, son “seul souci“. Elle fut le rempart contre l’ennui des longues soirées d’internat où il peignait en attendant le sommeil. Elle fut le refuge solitaire lors de son passage en Algérie, où il s’était aménagé un atelier au milieu du tumulte de l’époque. Né en 1943 dans un monde de restrictions, il a fait de ce premier coffret de pigments le moteur d’une passion tenace, préférant la vibration du pinceau aux notes de musique qu’il aurait aimé maîtriser.
Entrer dans l’univers de Jean-Yves Guionet, c’est quitter le monde de la “représentation“ pour celui du ressenti pur, de l’émotion. Sa peinture est une bataille, une “recherche de l’insaisissable“. On le sent vibrer lorsqu’il évoque l’impuissance créative de celui qui veut trop bien faire, de l’artisan qui cherche le résultat parfait. Lui, il cherche l’accident, la rupture, « Se mettre en danger par la fragilité face à la toile. Se perdre dans la matière… ».
« La connaissance n’est pas ce que l’on sait, mais ce que l’on fait quand on ne sait pas » nous dit l’artiste et de poursuivre « C’est dans ce désordre apparent, dans cette mise en danger face à la toile, que surgit l’authentique ». Jean-Yves ne peint pas l’objet qu’il voit devant lui, mais la lumière qui se déplace, l’empreinte qu’elle laisse sur sa rétine et le souvenir qu’elle grave dans sa mémoire émotionnelle. À travers ses œuvres, il cherche à percevoir au-delà de ce qui est donné, à toucher l’infini de l’intériorité humaine.
Son basculement vers le professionnalisme s’est cristallisé lors de ses années à Alfortville avec l’association 4A, travaillant sur le motif en bord de Marne. Ce moment fut un véritable virage : “j’y ai cru”, confie-t-il. Plus tard, l’ouverture de son propre atelier, malgré les défis financiers, lui a permis de plonger “jusqu’au cou“ dans la vraie peinture, loin du snobisme et des artifices du marché de l’art. Dans cette aventure, sa femme Hélène a été le pilier indispensable, l’aidant à franchir le pas décisif pour se consacrer intégralement à son art avant de devenir son assistante précieuse dans toutes les facettes de la vie d’artiste.
C’est de son urgence de dire l’humain qu’est né le Sensualisme. Plus qu’un mouvement, c’est une philosophie de la “touche”, un dialogue rétinien où la forme se construit par l’empathie plutôt que par le dessin restrictif. Jean-Yves nous emmène ailleurs : il ne nous donne pas une image à consommer en trois secondes, il nous offre une matière à explorer. Ses rouges passionnés, ses corps qui semblent palpiter sous la brosse, ne sont pas là pour décorer nos murs, mais pour établir une connexion profonde. L’artiste refuse la complaisance de la “jolie peinture” commerciale ou décorative, qu’il considère comme une stagnation. Avec le sensualisme, il invite le spectateur à ne plus être passif mais à devenir l’acteur final de l’œuvre, celui qui, par sa propre confrontation physique avec la toile, doit trouver la clé de ses émotions.
Fondateur de ce mouvement, Jean-Yves Guionet est un chercheur infatigable, un pédagogue qui dénonce la médiocrité d’une culture devenue simple produit de consommation. Il fustige cette technostructure qui impose l’art comme une marchandise, étouffant la véritable créativité. Pour lui, l’avenir appartient à une peinture rétinienne qui remet l’humain au centre, créant une digue nécessaire contre l’industrialisation et la technologie froide. En arrivant près de la fin de son parcours, Jean-Yves se sent privilégié par cette vie de rencontres et de création. Il espère simplement laisser une trace, celle d’une peinture qui peut émouvoir, toucher et rendre les humains plus empathiques. Un art qui a du sens, tout simplement, parce qu’il ne lâche rien de la vie.
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