Ou le défi au quotidien
Jean Dubuffet, l’un des représentants les plus importants du renouveau de la peinture en France et en Europe après la seconde Guerre mondiale, a laissé une production dense, exubérante et difficilement qualifiable. L’exposition « Jean Dubuffet, Le Défi au quotidien » réunit plus de 50 œuvres, incluant peintures, sculptures et œuvres graphiques parmi les plus représentatives du maestro, dans le cadre exceptionnel du Doyenné de Brioude, en Auvergne. Dans ce lieu patrimonial restauré, ont été accueillis ces dernières années d’immenses artistes, de Chagall à Hans Hartung, et, récemment, Ernest Pignon-Ernest. Une programmation ambitieuse, nécessaire dans ces territoires éloignés de la capitale, « dans cet écrin idéal pour des artistes hors-du-commun, irrévérencieux, subversifs et animés d’une totale liberté », selon les mots du commissaire Jean-Louis Prat, personnalité bien connue pour son rôle à la direction de la Fondation Maeght, où son inlassable énergie a permis de faire découvrir les chefs-d’œuvre des artistes du XXème siècle.
Répondant à Thomas Wierzbinski, l’actuel directeur-conservateur, sur la question du choix de Jean Dubuffet pour l’exposition actuelle, Jean-Louis Prat souligne que « l’art de Dubuffet demeure toujours un défi au quotidien et donc un appel pour les générations futures ».
Il y a 40 ans, la grande et exhaustive rétrospective à la Fondation Maeght s’appuyait sur les grandes collections privées américaines et européennes. Elle montrait les différentes étapes de la création d’un artiste ayant imposé une nouvelle réalité à l’art moderne et contemporain, créateur très tôt reconnu en-dehors de son pays. En particulier en Amérique, pays alors plus réceptif que l’Europe à la diversité et la modernité de différents langages artistiques, tels ceux de Marcel Duchamp, André Masson, ou Fernand Léger.
Pour cette nouvelle exposition, le choix est fait de ne retenir que les œuvres issues de la Fondation Dubuffet fondée par l’artiste lui-même, et contenant l’ensemble de ses archives personnelles. Jean Dubuffet, né en 1901 dans une famille de négociants en vins, inventeur et théoricien de l’art brut, « n’est pas un artiste d’art brut, il a imposé à l’art moderne et contemporain une nouvelle réalité ». « Le Défi au quotidien », titre proposé pour l’actuelle exposition, caractérise à la fois sa posture non-conformiste, « Je suis preneur du tout-venant », et le rythme en perpétuel renouvellement qui caractérise sa façon de travailler. Connu pour ses positions anti-culturelles, ses modèles ne sont pas des artistes, il leur préfère des hommes du commun qui ignorent tout de l’histoire de l’art, quand bien même sa propre œuvre s’inscrit dans une démarche élaborée, dûment documentée dans ses écrits et commentaires, sans jamais rien perdre de son originalité. Organisées en cycles, les séries sans cesse renouvelées sont de courte durée, à l’exception de l’Hourloupe qui a duré 12 ans.
Ces sculptures aux formes tridimensionnelles figurent parmi les travaux les plus connus et sont bien représentées dans l’exposition. Ainsi « Le groupe de trois arbres », version réduite du groupe monumental « Quatre arbres », haut de 14m, érigé devant le siège de la Chase Manhattan Bank de New-York.On découvre au fil des salles les « Travaux d’assemblage » aux textures complexes, tableaux déstructurés assemblés « à ma guise », et aux titres attendrissants : « Le petit jardinier », « Jardin de feuille roucoule ». On est surpris par la variété des techniques, par les effets de matières artificiellement créées dans « les Matériologies » et les fourmillantes « Texturologies », ou par les couleurs criantes des « Psycho-sites ».
On s’amuse devant « le Restaurant Rougeot » grouillant de personnages alignés frontalement comme dans une salle de classe. « Les théâtres demémoire », compositions de très grande dimension, combinent scènes découpées et personnages épinglés sur une feuille de métal avant le montage définitif, invitation à se perdre dans un monde de souvenirs disjoints, sans cohérence apparente. Enfin l’ultime série « Les Non-lieux », réalisée sur fond noir en 1984, peu avant le décès de l’artiste, prend un ton de manifeste philosophique.
Beau catalogue avec interview de Jean Louis Prat.
Jusqu’au 2 novembre 2025
Le Doyenné, Espace d’Art Moderne et Contemporain – Brioude (43)
En Une : Jean Dubuffet – 1969 – ADAGP 2025