Dans son atelier d’Avignon, l’air semble chargé de cette urgence de peindre, une tension vibrante entre le tumulte d’une vie de femme et ce besoin vital de s’effacer devant la toile. « Ce n’est pas une mince affaire que d’être artiste aujourd’hui ». Catherine Duchêne le dit sans fard, avec cette franchise qui la caractérise : « la peinture est une discipline de fer, une rigueur de chaque instant, un combat quotidien. » Mais dès que notre artiste saisit le pinceau, le vacarme du monde s’altère.
Lorsqu’elle évoque son enfance, Catherine nous parle de cette petite fille de huit ans, déracinée de Paris pour le calme de Bâle, plongée dans le mutisme d’une langue – suisse allemand – qu’elle ne possède pas encore. C’est là, dans ce silence forcé d’étrangère, que son regard s’est aiguisé. Entre une mère architecte à l’esthétique exigeante et l’éloignement d’un père photographe artisan, Catherine a évolué dans un environnement sensible à la culture. Pourtant, si elle a grandi entourée d’images capturées, c’est plutôt vers une carrière d’arthérapeute qu’elle voulait s’orienter. Mais la vie a voulu qu’à 18 ans, Catherine se retrouve à nouveau à Paris. En visitant des ateliers d’artistes, elle rencontre Jean-Yves Guionet – artiste et formateur – qui ne l’accepte pas tout de suite dans ses cours – mais la prépare aux Beaux-Arts de Versailles où elle suit une formation pluridisciplinaire. Avec Jean-Yves va commencer une longue et belle aventure artistique. « La peinture est venue à moi, je n’ai jamais dit que je voulais être artiste. C’est vraiment grâce à Jean-Yves Guionet, à son enseignement et son approche philosophique et artistique avec « Le Sensualisme » que j’ai compris que je voulais peindre. Je me suis reconnue dans ce mouvement ».
Avec cette peinture qui s’est imposée à notre artiste, comme un non-choix, une évidence qui ne demande pas la permission, elle a cherché l’épaisseur, la résistance, la trace du corps et l’énergie du geste que seule la main peut déposer sur la toile. Le sujet n’est qu’un prétexte. Qu’elle peigne des paysages ou des silhouettes qui semblent s’évaporer dans la lumière, Catherine ne dessine pas, elle incarne. Elle se bat contre cette injonction de faire « beau » ou « reconnaissable », surtout lorsqu’elle s’attaque à la figure humaine. « L’œil du spectateur, inconsciemment ou non, attend une ressemblance, un miroir. »
Et de nous confier cette lutte intime : retrouver la liberté totale éprouvée face à un paysage, si difficile à conquérir face au corps humain. Mais Catherine ira jusqu’au bout, elle persiste, elle veut que ses personnages soient aussi vivants, aussi mouvants et aussi indomptables que ses ciels d’orage. Le peintre est un filtre nécessaire : il prend le réel, le broie dans son cœur et le restitue en une vision nouvelle. C’est ce visiteur qui exprime une réaction viscérale, même négative, devant une toile, ou cette personne qui fond en larmes sans savoir pourquoi. Là, et seulement là, le lien est créé, où l’on débranche le mental pour laisser parler les sens.
On ne peut pas tracer le parcours de Catherine sans évoquer ce coup d’éclat médiatique, cette « Bonne Étoile » achetée pour François Hollande. Si la presse s’est emballée, l’artiste est restée la même, les pieds ancrés dans la terre du Sud, concentrée sur son œuvre. Ce qu’elle retient, c’est la preuve que l’art possède ce pouvoir exceptionnel de jeter un pont entre les humains, de leur permettre de se parler dans une dimension qui va droit à l’âme.
Regarder une œuvre de Catherine Duchêne, c’est accepter d’être bousculé par une sincérité sans filtre. Le sensualisme, ce mouvement dont elle est une héritière et l’une des figures de proue, guide sa démarche artistique. Sa peinture est une respiration, un acte de présence absolue au monde. L’artiste nous invite à regarder l’insaisissable en face, avec cette force brute et cette honnêteté radicale qui font sa signature. Elle ne nous montre pas le monde, elle nous le fait ressentir jusque dans nos fibres les plus secrètes.