Concepteur et animateur Philo associé au Château du Domaine de la Léonardsau de Boersch, je propose dans ce splendide lieu de patrimoine alsacien des visites philosophiques des expositions temporaires pour enfants et adultes. A l’occasion de l’exposition SUPERNATURE de la FREEMA (mai 2026), j’ai rencontré quelques artistes pour avoir leurs ressentis et leurs réflexions sur les thèmes de l’art et de la nature. Grâce à Platon, Hegel, Jung et d’autres philosophes, j’en ai invité six à réagir et à se questionner. De ces échanges “à brûle-pourpoint”, sans réécriture et sans filtre sont nés des articles dont je vous livre ici le deuxième opus autour de Maïa Mentrel. J’espère que ces partages et les œuvres des artistes vous inspireront et vous permettront également de vous interroger sur le lien entre art et nature et sur la place de l’art et la création dans vos vies.
Maïa Mentrel, sous son nom d’artiste Tilko, est créatrice de bijoux, d’objets textile et « peintures textile ». Elle travaille de façon atypique à partir des fils récupérés issus de chutes de textiles d’entreprises locales labellisées EPV (Entreprise du Patrimoine Vivant). Artiste instinctive, elle offre une place prépondérante dans son mode de création au hasard et à l’imprévu. Les fils de coton embobinés et récupérés chez Garnier-Thiebaut l’ont amené dernièrement à inventer et à développer un savoir-faire original qui lui permet de réaliser du velours aux motifs multiples et colorés. Elle se laisse ainsi guider par ces « fils fantaisie », les agence, les modèle et les manipule, élaborant ainsi des bijoux, des objets décoratifs et des oeuvres d’art surprenantes.
Nicolas Delamotte-Legrand : Qu’est-ce que le titre SUPERNATURE évoque pour toi ?
Maïa Mentrel : C’est vrai que c’est un mot qui pourrait être à tiroir on va dire. Pour moi la nature est la source principale d’inspiration dans mon travail. Je vais m’inspirer des minéraux surtout et de l’eau. Mon travail du fil vient en contraste justement avec ces matières dures ou liquides. Je vais m’inspirer ainsi d’opposés qui n’ont a priori rien à voir.
N.DL : Et donc SUPERNATURE… la nature est super quoi pour toi ?
M.M : Pour moi, c’est logique. La nature est au-dessus de nous. On vit avec elle et ce n’est pas nous qui la dominons. C’est une Supra Nature.
N.DL : Platon disait que « l’art est l’apparence même de ce qui a disparu. » Une œuvre d’art serait ainsi uniquement « l’image d’une image ». A ton avis, est-ce que l’art n’est qu’illusion ?
M.M : Ah, la fameuse histoire dans la caverne ?
N.DL : L’allégorie de la caverne de Platon illustre en effet l’illusion dans laquelle les êtres humains vivent et perçoivent la réalité à travers le filtre de leurs croyances. Mais concernant spécifiquement l’art, pour lui, l’art serait une illusion, une œuvre d’art n’étant « qu’une apparence d’une apparence », l’apparence au sens de ce qui apparaît visiblement. Est-ce que cette idée de l’art comme n’étant qu’illusion te parle ?
M.M : C’est vrai que dans mon travail je vais essayer de recréer un aspect moléculaire. Vu que je travaille avec des morceaux de fil, je les assemble de manière moléculaire pour recréer la matière que j’observe qui est elle-même moléculaire. Et finalement, tout ça, c’est vaporeux.

N.DL : On est ainsi face à une apparence finalement. Si on regarde cette œuvre devant laquelle nous nous trouvons, n’est-on pas devant une illusion, devant quelque chose fabriqué que tu nous présentes et qui nous trompe ?
M.M : Oui. Ce n’est que de la couleur finalement. C’est un assemblage de couleurs qui viennent nous inspirer. On va y voir un peu ce que l’on veut. On peut se balader entre le minéral, on peut se promener dans les arbres, sur de l’eau. On peut voir un peu tout ce que l’on veut. Donc oui on peut dire qu’on se promène dans une l’illusion.
N.DL : Et si l’art n’est qu’illusion, est-ce que l’art est utile ? C’est une question qui fait grincer les dents de certains artistes… de beaucoup d’artistes d’ailleurs. (rires)
M.M : Bien sûr !
N.DL : S’il est utile, qu’est-ce qu’il apporte au monde ? Pourquoi il-est utile ?
M.M : L’art apporte une émotion. Il apporte un soulagement. C’est une nourriture de l’âme je dirais. C’est très utile et on en a tous besoin depuis la nuit des temps finalement. Que ce soit à travers l’histoire, que ce soit à travers la contemplation de ce qui se passe autour de nous. La nature est aussi de l’art en soi. L’art créé par l’homme est très utile pour nous apporter cette nourriture de l’âme.

N.DL : Tu dis que la nature est aussi de l’art. Et est-ce que la nature est elle aussi utile ? Cette question fait aussi grincer beaucoup de dents. (rires)
M.M : Oui, sans la nature, rien ne serait vivant. Bien sûr que c’est utile. On a besoin tout le temps d’un recommencement. Avec les saisons par exemple, un jour il va faire gris et le lendemain, il va faire soleil. Tout ça, ça nous anime au quotidien parce que si tout était dans un environnement sans nature, gris, sans variations, ce serait moins intéressant et moins vivant.
N.DL : A ton avis, naît-on avec une nature artistique ou est-ce que l’on devient artiste ? Est-ce qu’on choisit d’être artiste ou est-ce qu’on est par nature un artiste ?
M.M : Je dirais qu’il y a les deux. Il y a vraiment les deux. Il y a ceux qui ont ça depuis toujours en eux et qui ne l’utilisent pas forcément professionnellement mais c’est présent tout au long de leur vie. Et il y a ceux qui tombent dedans, parce que ça dépend de quel milieu social tu viens. Peut-être que tu le découvres également par hasard quand tu deviens adulte. Et finalement tu décides de t’y consacrer entièrement. C’est une histoire de dévouement finalement.
N.DL : Aristote exprimait que « le propre de l’art est bien d’imiter la nature, mais l’intention de l’artiste n’est pas alors d’atteindre le vrai. L’artiste doit viser le vraisemblable, grâce auquel le spectateur reconnaît ce que l’artiste représente pour avoir son adhésion. » Est-ce que tu vises le vraisemblable dans ta création ?
M.M : Oui, complètement. Ce qui compte est ce que je vais suggérer. Je ne vais pas recopier la nature telle qu’elle est. Ce sera plus ou moins abstrait mais il y aura une forte suggestion de quelque chose qu’on connaît et du coup on peut se l’approprier. Parfois je vais être plus figurative mais les éléments seront plutôt abstraits pour que l’inconscient du spectateur puisse voyager dans l’œuvre.
N.DL : C’est beau ce que tu dis. D’ailleurs, est-ce qu’on peut dire que la nature est belle ?
M.M : Elle est même plus que belle. Elle est parfaite.
N.DL : Dans ce cas, est-ce que l’art qui représente la nature est forcément beau ?
M.M : Non, ça dépend comment la personne la représente et quelles sont ses intentions. Je ne dirais pas que c’est forcément beau.
N.DL : Est-ce qu’il faut absolument qu’une œuvre d’art soit belle ?
M.M : Non, ça dépend de ce qu’on veut transmettre. Est-ce qu’on veut transmettre le beau ou est-ce qu’on veut transmettre un message avant tout.
N.DL : Et en parallèle à cette vraisemblance que tu recherches visiblement, est-ce que c’est important pour toi au final que ton œuvre soit perçue comme belle ?
M.M : J’avoue que oui. En tous les cas pour l’instant. J’ai toute ma vie pour continuer à développer mon art et je pense qu’il y aura sans doute un moment où ce ne sera plus une question pour moi. Ce ne sera plus le beau qui importe avant tout mais autre chose.
Du 6 au 9 novembre 2026
Salon Européen des Métiers d’Art « Résonances »
Parc des Expositions – Strasbourg (67)
En Une : Portrait de Maïa Mentrel – Tilko (nom d’artiste) – ©Photo Marion Saupin