Prenez une grande respiration, fermez les yeux un instant, puis ouvrez-les. Vous êtes à cent mètres du sol, dans le ciel. En bas, le monde grouille, s’agite, court après le temps. Ce fourmillement qui pourrait vertiger ou effrayer, une femme a choisi de l’embrasser du regard pour en révéler toute la beauté poétique. Cette femme, c’est Clothilde Lasserre.

Avant d’écouter le chant de la terre et de la couleur, Clothilde évoluait dans un paysage de chiffres et de logique pure. Docteure ingénieure en mathématiques appliquées, son quotidien se partageait entre les algorithmes d’IBM ou ceux de SFR. Mais sous cette structure scientifique battait un cœur d’artiste d’une intensité folle. La nuit, dans le silence de son atelier, ou lors de ses jours de repos, les équations cédaient la place aux pinceaux, jusqu’à toucher du doigt cet épuisement sacré des passionnés qui mènent deux vies de front. Le déclic vital est survenu à la naissance de son troisième enfant. “Cela faisait déjà longtemps que je sentais que je ne pouvais plus continuer sur ce rythme… j’allais tout envoyer “péter”, ça passait ou ça cassait !” Portée par l’amour des siens et la certitude intime d’être à sa juste place dans la peinture, elle fait ce saut dans le vide, ce choix courageux de n’être qu’artiste.

Désormais certaine de marcher sur le chemin où elle voulait aller, elle va pouvoir vivre sa vie de femme peintre libre. Ses premières grandes toiles sont nées de l’observation du flux humain depuis les tours parisiennes. Vue du ciel, la masse perd son visage intimidant pour devenir une symphonie de silhouettes colorées. Ses verts sont fragiles, ses bleus tout en nuance, ses jaunes d’une rare élégance. Des couleurs qui accrochent une mélopée d’ombre éphémères. Il y a dans la peinture de Clothilde un mélange de réalité quotidienne et de silence mystérieux, lorsque les espaces basculent vers l’infini. Une peinture subtile à lecture multiple… Il y a tant de choses à décrypter. La nécessité de préserver notre singularité face au besoin vital de nous connecter aux autres, ce tiraillement moderne qui nous habite tous.

Puis la peinture n’a plus suffi. Enfant déjà, la matière fascinait notre artiste, le relief, la profondeur du toucher. Qu’à cela ne tienne, Clothilde se lance un nouveau défi : sculpture en céramique ! Elle en a appris les bases techniques mais a gardé sa liberté d’autodidacte pour se permettre “des fantaisies”. Après quelques tâtonnements : “Au début, je créais mes foules en céramiques et je les mêlais à mes tableaux…”. Aujourd’hui, ses univers en volume et ses peintures s’alimentent mutuellement : les hommes, la nature et l’espoir d’un cercle vertueux.

Depuis quelque temps, la forêt est rentrée dans l’atelier de Clothilde. Pas une forêt sagement figurative, non, une forêt pensée comme un écosystème vibrant, métaphore utopique d’une humanité solidaire. Elle plonge ses racines dans les tréfonds d’un monde inconnu et les personnages s’élancent vers elle entre ciel et secrètes destinations. Ils sont de petites présences comme pour mieux signifier la fragilité de l’homme dans les espaces infinis. Pour l’artiste, la forêt est un lien entre une matière que l’homme a toujours voulu dominer et un esprit qui lui a toujours posé question. Même en affrontant le drame des forêts brûlées, inspirées de ses racines bordelaises, Clothilde y puise une énergie vitale, une leçon de vie : elle sculpte et peint la résilience de la nature, cette capacité miraculeuse à renaître des cendres. « Même si je compatis au malheur des habitants, je ne peux m’empêcher de trouver une incroyable énergie de la vie au-delà de la catastrophe. »

Artiste accomplie, femme engagée à sa façon, Clothilde est de celles qui transforment le quotidien en lumière. Joyeuse, drôle, chaleureuse, elle a fait de la pensée de Rainer Maria Rilke sa devise : « Si votre vie quotidienne vous paraît pauvre, ne l’accusez pas ; accusez-vous plutôt… » (Lettres à un jeune poète). On sait pourquoi, chez Aralya, à chaque rencontre avec Clothilde Lasserre, on s’offre une parenthèse lumineuse qui nous rappelle que, malgré la cohue du monde, nous sommes tous reliés par un même fil invisible.