Quand le numérique devient peinture
Installé depuis 1911 dans l’ancien palais épiscopal de la cité drômoise, rénové en 2013, le Musée de Valence-Art et Archéologie déploie ses riches collections sur fond de vestiges archéologiques issus de fouilles locales et historiques du XIIème au XVIIème siècle. Le fonds est riche : peintures, dessins, sculptures, photographies, avec un focus sur la thématique du paysage, magnifiée par l’exceptionnel apport autour de l’œuvre d’Hubert Robert, le peintre des ruines.
Dans la foulée d’expositions consacrées à des artistes contemporains, le Musée poursuit son ouverture sur la création contemporaine, et invite Amélie Bertrand pour un projet rassemblant des œuvres récentes. Certaines, créées in situ, ont été influencées par les collections du musée. Dans l’extension moderne du bâtiment, on découvre Néon Club, un espace nimbé d’une lumière rose fluo, habité de peintures aux couleurs toniques, étranges et séduisantes. Une scénographie originale altère la perception des lieux. Dans cet espace du « Club », pas de vrais néons, l’irradiante lumière qui illumine les compositions est, en fait, le sujet même de l’exposition. Neon Club est l’aboutissement d’un travail élaboré à partir de logiciels de traitement d’images transposées sur le support par un travail de peintre d’une facture impeccablement lisse, « de la bonne vieille peinture à l’huile », dit l’artiste avec humour.
Née en 1985, Amélie Bertrand grandit à Cannes, et découvre avec son père graphiste les possibilités infinies qu’offrent les logiciels qui traitent des images. Diplômée des Beaux-Arts de Marseille, son travail est rapidement remarqué et exposé. On se souvient entre autres de huit tableaux exposés au Musée de l’Orangerie, en contrepoint des Nymphéas de Claude Monet. L’artiste vit et travaille à Paris, représentée par la galerie Sémiose. Dans son atelier, l’écran d’ordinateur est toujours allumé. Amélie Bertrand navigue sur le site de grandes entreprises à la page des matériaux de construction : OSB, stratifié, grillage, carrelage. Un dossier numérique intitulé « murs de pierre » rassemble des centaines de références et d’échantillons de briques, parpaings et autres matières. Puis l’artiste « fabrique » sur Photoshop une image, hybride des motifs, « bâtit » une composition qui rompt tout lien avec le réel. Cependant elle ne se sent ni graphiste, ni artiste numérique, mais fondamentalement peintre.
En contraste avec les espaces artificiels aux couleurs fortes qui vont définir ses peintures, l’entrée dans le médium pictural se fait par monochrome, l’artiste recouvre la toile brute d’une couche uniforme d’acrylique destinée à recevoir la peinture à l’huile, puis elle « remplit » cette toile de matériaux de construction. Aucune place n’est laissée à l’improvisation. Les peintures aux couleurs électriques s’appliquent avec une froide précision sur le motif, selon une savante recherche d’un dégradé constitué de dix à vingt couleurs juxtaposées. La peinture se veut froide, sans affect et sans narratif. L’obsession de la lumière traverse les œuvres aux motifs végétaux, tels les roseaux et marguerites « hyper artificielles », les herbes folles de When the Day is Down, ou encore celles qui entretiennent des points de contact avec les nombreuses peintures paysagères du musée. De très grandes toiles impressionnent : Nightwatchers, huile sur toile de 2 m de haut représente un rideau aux subtils dégradés, Freak Waves démultiplie une vague sur 3 m de long. Un petit clin d’œil à la grosse jarre utilisée à l’époque romaine présente dans les collections, le « dolium », qui devient Dolia et s’emplit de citrons jaunes.
Amélie Bertand procède à une mise à plat de la grande tradition du psychédélisme et de la culture visuelle contemporaine. Chaque tableau a ses distorsions, ses perspectives faussées et ses pièges visuels tournés vers un paysage de lumière.
Jusqu’au 21 mars 2027
Musée de Valence-Art et Archéologie – Valence (26)
En Une : Amélie Bertrand – « Freak Waves » – ©Aurélien Mole Courtesy Semiose Paris