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On en parle

Paroles d’artistes à brûle-pourpoint – #1 Isabelle Fustinoni

Nicolas Delamotte Legrand, le 22 octobre 2026

Concepteur et animateur Philo associé au Château du Domaine de la Léonardsau de Boersch, je propose dans ce splendide lieu de patrimoine alsacien des visites philosophiques des expositions temporaires pour enfants et adultes. A l’occasion de l’exposition SUPERNATURE de la FREEMA (mai 2026), j’ai rencontré quelques artistes pour avoir leurs ressentis et leurs réflexions sur les thèmes de l’art et de la nature. Grâce à Platon, Hegel, Jung et d’autres philosophes, j’en ai invité six à réagir et à se questionner. De ces échanges “à brûle-pourpoint”, sans réécriture et sans filtre sont nés des articles dont je vous livre ici le premier opus autour d’Isabelle Fustinoni. J’espère que ces partages et les œuvres des artistes vous inspireront et vous permettront également de vous interroger sur le lien entre art et nature et sur la place de l’art et la création dans vos vies.

Isabelle Fustinoni – Visuet Fétiches

Isabelle Fustinoni, artiste, bijoutier et orfèvre, vit et travaille à Strasbourg. La nature est son thème de prédilection. Elle s’y frotte, s’y aventure et s’y pique parfois. Quand on est face à l’une de ses œuvres, ce qui saisit tout d’abord est l’harmonie des formes et des textures multiples et surprenantes. Le mat et le brillant des matières agencées résonnent, le lumineux et l’obscure s’entremêlent dans une danse mystérieuse qui nous donne envie de toucher et de caresser. Ensuite les allures parfois animales, parfois végétales, parfois chimériques de ses œuvres intriguent, nous touchent et nous parlent. Entre sculptures et objets décoratifs, objets d’usage et parures resplendissantes, l’artiste ne se limite pas dans sa création et brouille les pistes. Elle abat les préjugés et les frontières, dévoilant courageusement une partie de son âme. Surprendre, toucher et émouvoir le public, telle est sa mission dans une recherche quotidiennement renouvelée et absolue de la beauté. Éternelle curieuse, Isabelle n’hésite pas à questionner régulièrement sa pratique pour nourrir ses œuvres, intégrer de nouvelles matières et de nouvelles techniques pour continuer à s’enchanter et nous surprendre. Isabelle Fustinoni est membre de la FREEMA.

Nicolas Delamotte-Legrand : Tout d’abord, « Supernature », ça évoque quoi pour vous ?

Isabelle Fustinoni : Pour moi la nature est super et tout dans la nature est super. Donc c’était tout à fait un thème pour moi. Et quoi de mieux que de mettre à l’honneur la nature ?

ND-L. : Pour Platon « L’art est l’apparence même de ce qui a disparu ». Pour lui, les œuvres d’art ne sont que « de pures apparences, des sortes de fantômes ou des mirages ». L’artiste qui représenterait un objet ne produirait donc que « l’image d’une image ou l’apparence d’une apparence ». A votre avis, est-ce que l’art n’est qu’illusion ?

I.F. : C’est une question très difficile. Une illusion… pas vraiment puisqu’il y a des gens qui créent des choses. Donc des objets sont là, des formes, des matériaux, des couleurs. Pour moi ça n’est pas une illusion. L’art existe puisque les gens produisent, créent. Et puis l’art est partout je trouve. Quand on parle d’art, souvent on pense aux artistes, aux peintres, aux sculpteurs. Mais l’art est partout. Dans l’architecture également. Si on n’avait pas d’architectes fabuleux, on aurait peut-être des bâtiments très laids. L’art est partout. Même dans la construction d’un véhicule automobile il y a des designers, il y a des artistes qui pensent aux lignes, qui pensent aux formes, qui pensent aux couleurs. Moi, je pense que ce n’est pas une illusion, c’est une réalité.

Visuet Fétiches – Laiton verni, perlé laiton doré, lentille, bois de chevreuil (mue)

ND-L. : Est-ce que l’art est utile ?

I. F. : Est-ce que l’art est utile ? Est-ce que cette réalité est utile ? Tout à fait. C’est même indispensable. Si on enlevait l’art aujourd’hui… Justement j’en reviens à ce que je viens d’évoquer deux secondes avant. Imaginons qu’on n’ait pas d’architectes talentueux, qu’on n’ait pas de musiciens, enfin de gens qui créent le beau, on vivrait dans une société très triste, très grise, très uniformisée. Non, l’art est indispensable. Il faut faire rêver les gens et l’art ça sert à ça.

ND-L. : En parlant de beau justement, est-ce que l’art qui ressemble à la nature est forcément beau ?

I F. : Non, pas du tout. L’art est une expression personnelle qui est le propre de chacun. Donc chaque artiste a son interprétation de l’art et de ce qui est beau. Et ce n’est pas parce que c’est la nature que c’est forcément beau. Pour moi néanmoins la nature est belle tout le temps, en toute saison. C’est ce qu’il y a de plus beau dans la vie. Et nous sommes nous-mêmes issus d’une forme de nature. Donc je ne peux pas concevoir un monde sans nature.

ND-L. : Est-ce que la nature est utile ?

I F. : Très. Elle est indispensable. Regardez les fleurs, ça fait du bien. Là on est au printemps, on voit les bourgeons arriver, les couleurs se modifier… c’est bon pour le moral, c’est bon pour les yeux, c’est bon pour tout. On entend les oiseaux et c’est bon pour les oreilles. La nature, c’est merveilleux.

ND-L. : Carl Jung disait que « l’art est une sorte de pulsion innée qui s’empare de l’être humain et en fait son instrument ». Est-ce que de votre point de vue on naît avec une nature artistique ou est-ce que l’on devient artiste ? Est-ce qu’on choisit d’être artiste ou l’est-on par nature ?

I F. : Je dirais les deux. Je pense qu’on est, pour certains, avec un côté très artiste dans sa façon d’être et dans sa façon d’envisager la vie. Et puis après, l’art est un travail qui se cultive. Donc on peut être attiré par telle ou telle forme d’art et puis développer des choses qu’on a déjà en nous et les faire grandir en nous. Mais je pense que pour être un artiste on a quelque chose en nous, dans notre nature, qui nous donne envie peut-être de sortir des conventions. La vie d’un artiste n’est pas la vie de quelqu’un qui aurait un travail régulier avec des horaires fixes. Il y a d’autres contraintes, d’autres obligations. Mais oui, c’est un choix de vie. Et je pense qu’on a en soi quelque chose qui nous pousse à créer ou pas.

Visuel Fétiches – Laiton verni, perlé laiton doré, grains de riz, gousse

ND-L. : Pour Aristote « le propre de l’art est d’imiter la nature, mais l’intention de l’artiste n’est pas alors d’atteindre le vrai. L’artiste doit viser le vraisemblable grâce auquel le spectateur reconnaît ce que l’artiste représente, pour avoir son adhésion ». Dans votre création, est-ce que vous visez le vraisemblable ?

I F. : Non, pas du tout. Je vise plutôt l’inverse, c’est-à-dire que j’utilise des éléments issus de la nature qui ne sont pas immédiatement identifiables.

ND-L. : Vous visez donc une forme d’invraisemblable, d' »invraissemblance » ?

I F. : A travers la nature et avec les matériaux qu’offre la nature, les formes, les couleurs, les matières, je souhaite révéler une beauté cachée. Par exemple, si je vous dis que ça ce sont des grains de blé, un grain de blé en soi ça n’a rien d’extraordinaire. En revanche quand on découvre l’intérieur de ce grain, toutes les nuances de couleurs que ça offre, là c’est merveilleux. Et pourtant le grain de blé c’est quelque chose qu’on connaît tous, qu’on consomme tous les jours. Donc je procède plutôt à l’inverse. On s’étonne tout d’un coup de voir la beauté d’un grain de blé ou d’un grain de riz ou d’une graine.

Visuet Fétiches – Laiton verni, grain de blé, corail

ND-L. : Pour Hegel « l’ambition d’imiter la nature est vouée à l’échec. Les moyens dont l’artiste possède ne lui permettront jamais de reproduire fidèlement la nature, car son principe essentiel est celui de la vie ».  Qu’en pensez-vous ? L’art peut-il être vivant ?

I F. : Absolument. L’art est vivant. Et je suis tout à fait d’accord avec cette citation de Hegel. Je ne trouve pas ça très intéressant de toute façon d’essayer de reproduire la nature. La nature, elle est là, elle existe, elle n’a rien à prouver, elle est plus forte que tout, on le sait. Donc, ou on l’interprète, ou on la copie, ou on tire de la nature des éléments pour en faire autre chose. Mais il n’y a pas d’intérêt à copier la nature car rien n’est plus parfait que la nature. Après dans la diversité de la création on peut voir des artistes qui sont encore dans la vraisemblance dont nous parlions tout à l’heure et qui veulent absolument imiter la nature. Et cette diversité incroyable de travaux dans la création est très intéressante. Pour ma part je ne trouve pas d’intérêt à reproduire la nature parce que j’ai besoin d’être transporté ailleurs et de transporter le spectateur ailleurs. Ce que j’aime dans l’art c’est qu’en regardant les œuvres, c’est un peu comme si je rentrais dans l’âme de l’artiste. Et ça c’est passionnant.

ND-L. : Paul Klee nous dit : « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ». J’avais envie d’y ajouter : L’art ne reproduit pas la nature, il rend perceptible. Qu’en pensez-vous ?

I F. : Oui. Je suis tout à fait d’accord. Plagier la nature n’offre aucun intérêt. En revanche, créer d’autres choses qui évoquent la nature, qui sont issues de la nature mais qui ne ressemblent pas à la nature, ça c’est riche et intéressant.

Du 06 au 09 novembre 2026
Salon Européen des Métiers d’Art « Résonances »
Parc des Expositions – Strasbourg (67)

En Une : Portrait Isabelle Fustinoni – ©Photo atelier Thomas K 2026

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