Il y a des lieux dont la simple traversée modifie la température intérieure. À Grigny-sur-Rhône, pousser la porte de la SCOF n’a rien d’une visite ordinaire. On n’y entre pas pour consommer des œuvres bien sagement alignées sur des cimaises blanches ; on y entre en création. Tout ici respire l’histoire et l’exigence. Cette ancienne faïencerie, devenue fromagerie industrielle avant de s’endormir sous la poussière, a trouvé son second souffle grâce à une intuition folle. Désenclaver la friche, ouvrir les fenêtres sur le monde et faire de ce squelette de béton un territoire de convergence unique, un petit monde à portée de cœur.
Au centre de cette utopie concrète, il y a l’artiste Jean-Marc Paubel. Un homme dont la pudeur n’égale que l’abnégation. Avec Alba, son épouse, et des compagnons de route qui changent au gré des vents créatifs, il porte ce lieu à bout de bras depuis deux décennies. Jean-Marc possède cette intelligence d’esprit rare qui consiste à s’oublier pour mieux révéler les autres. Lorsqu’il pose un concept, une brique philosophique ou un thème, ce n’est pas pour imposer une direction, mais pour observer comment l’idée va mûrir et se métamorphoser dans les mains de ses pairs. Sa méthode ? Une écoute absolue, dénuée de tout jugement critique. Il pousse les artistes à dépasser leur ego, à respecter les blocages mutuels et à s’aventurer sur des chemins qu’ils auraient cru interdits en restant seuls dans leur atelier. C’est un équilibre funambule, presque sacré, entre la liberté totale du geste et la rigueur de la construction.
Pour célébrer les 20 ans de cette ruche vibrante, l’exposition « Flashback » résonne comme un feu d’artifice sensoriel. Conçu avec l’œil extérieur et la complicité précieuse de Théodora Vourvouri, ce projet fou revisite seize années de création collective. Seize thématiques bousculées, triturées, réinterprétées par vingt-six artistes de la première heure ou nouveaux venus, prouvant, s’il le fallait, que la SCOF est un organisme vivant, incapable de se figer. Ici, chacun puise chez l’autre, saisit l’accident pictural d’un voisin et rebondit avec sa propre sensibilité.
Pénétrer dans l’espace muséal de l’exposition, et plus particulièrement dans l’antre que l’on nomme « le frigo », provoque un véritable vertige. La scénographie, discipline dans laquelle Jean-Marc Paubel excelle avec une exigence presque muséale, orchestre un dialogue total entre les médiums. Les peintures à l’huile s’entrechoquent avec la fragilité des dessins, les installations monumentales répondent aux photographies et aux créations vidéo, à l’image du film envoûtant de Jean-Baptiste Cleyet diffusé en continu. On passe ainsi d’un univers à l’autre comme on traverse les chapitres d’un roman à plusieurs mains. Jean-Marc a d’ailleurs ce don unique pour qualifier ses compagnons de route en une formule qui claque comme une vérité : de Marie-France Chevalier qu’il désigne comme « mon autre face de la montagne », Daniel Airam qu’il nomme « le phare », à Colette Reydet la « voleuse de feu », en passant par la « force dessinée » de Barbara Lerch ou « l’infini » d’eOle… chaque artiste trouve sa juste résonance dans cette symphonie chorégraphiée.
La SCOF nous rappelle avec puissance que l’art n’est précieux que lorsqu’il se frotte à l’altérité, transformant l’incertain des parcours humains en une matière dense et lumineuse. C’est une immense leçon de résilience collective qui brûle entre ces vieux murs de Grigny-sur-Rhône. Une expérience brute qu’il est encore temps de partager avant que les lumières ne s’éteignent.
L’exposition « Flashback » fermera ses portes lors d’un grand week-end de finissage les 6 et 7 juin 2026, de 10h à 19h.
En Une : Vue de l’exposition Flashback – ©Aralya