La bibliothèque de l’Arsenal, site de la BnF, expose une sélection exceptionnelle de pièces issues de ses collections, toutes choisies par l’historien médiéviste Patrick Boucheron, sur le thème des livres sur la violence. Selon le réputé historien médiéviste, « entre la réalité du salpêtre, ingrédient indispensable à l’efficace poudre noire et la poussière, à peine jaunie et presque immatérielle, générée par les manuscrits », l’Arsenal, espace symbolique d’un lieu de guerre devenu lieu du savoir, est particulièrement approprié pour accueillir réflexions et interrogations sur le pouvoir des livres face à la gravité des temps. Et si l’on élargit la perspective, on constate que le XVème siècle voit à la fois naître l’artillerie et l’imprimerie…
Non chronologique et conçue comme une déambulation savante, l’exposition se divise en six moments différents des rapports à la violence, avec pour chacun un objet marquant de la collection, lié à d’autres œuvres en résonance. Le manuscrit maudit des 120 Journées de Sodome (1785), écrit à la Bastille par le marquis de Sade, confronté à des images du viol de Lucrèce, dénonce le paradoxal rapport à la violence et à l’humiliation comme objet de contemplation esthétique. Les Théâtres de cruauté du XVIème siècle multiplient récits de massacres et macabres scènes des guerres de religions ou des conquêtes de l’Amérique. Les gravures de Jacques Callot, Misères et malheurs de la guerre (1633), de petites dimensions, fourmillent de détails atroces. Dans les traités d’escrime comme la Monumentale Académie de l’espée de Girard Thibault d’Anvers (1628), on assiste à une savante chorégraphie de la violence qui rappelle les récits de tournoi.
Le parcours montre des représentations de la violence, mais aussi des documents qui la propagent. Même le geste de la traduction, que l’on comprend spontanément comme pacifique, peut être ambivalent. Ainsi le Coran, que fait traduire en langue vernaculaire Pierre le Vénérable en 1141, a pour visée l’approche de l’adversaire pour mieux le connaître et le combattre. De la fin du XIXème siècle, La Libre Parole, le journal antisémite de Drumont, rappelle combien la violence littéraire ou journalistique sait se propager dans l’espace social. D’autres livres offrent des exemples similaires : libelles (écrits diffamatoires dirigés contre une personne) de l’Ancien Régime, tracts politiques ou polémiques. Jamais innocents, les mots peuvent faire naître la violence, voire la légitimer. Celle des discours, qui banalise et déshumanise, précède souvent la violence physique.
Ces ouvrages du passé donneraient-ils des nouvelles du monde d’aujourd’hui ? Autour du fonds anti-esclavagiste de l’abbé Grégoire, où les discours abolitionnistes voisinent avec une maquette du bateau négrier Brooks, ou avec la Brevísima relación du dominicain Bartolomé de Las Casas, ou encore dans les textes dénonçant la guerre d’Algérie, les livres se transforment en acte d’opposition. Face à la violence, l’acte d’écrire devient espace de résistance. À défaut de la prévenir, le texte la donne à voir, à la comprendre et à la condamner.
Jusqu’au 4 juillet 2026
Bibliothèque de l’Arsenal (BnF) – Paris 4ème
En Une : Manuscrit des 120 journées de Sodome – 1785 – BnF bibliothèque de l’Arsenal