« Quand Chambord écrit avec le soleil »
Dans les années 1990, le photographe Robert Charles Mann a fait le choix radical de renoncer à l’usage de l’objectif pour travailler exclusivement avec des « sténopés », ces ancêtres de l’appareil photographique moderne. Invité en résidence d’artiste au Château de Chambord, il réussit, en s’emparant des outils primitifs de la photographie augmentés des technologies contemporaines, à proposer une vision novatrice d’un monument emblématique photographié x fois sous tous les angles. Et ce, dès les années 1840 avec l’invention du daguerréotype.

Les images singulières qu’il donne à contempler, les « Solarigraphes », révèlent un Chambord inédit, en dialogue avec le soleil, les saisons et le temps long. Un « monument lumineux aux sens littéral et symbolique », selon Pierre Dubreuil, directeur général du Domaine national.

Robert Charles Mann, né en 1960 aux États-Unis, réside en France à Chaumont-sur-Loire. Artiste permanent de la galerie Capazza depuis 2019, ses photos sont présentes dans de nombreuses collections internationales. Durant son séjour à Chambord, il conçoit et installe 43 « appareils photographiques à sténopé » dans les hauteurs secrètes et quasi-inaccessibles du château, ainsi que dans certaines parties du parc, dans les bois et au bord des étangs. Il s’agit pour lui de capter la trajectoire du soleil durant six mois d’exposition continue, entre deux solstices. Ces appareils primitifs, fabriqués artisanalement, une simple boîte métallique tapissée d’un papier photosensible et percée d’un minuscule trou qui laisse passer la lumière, sont dépourvus de lentille optique.

Le procédé permet d’enregistrer sous forme d’arcs lumineux la course du soleil, tout en captant en premier plan des éléments de l’architecture ou du paysage. Chaque image résulte d’une seule prise de vue extrêmement longue, et sans montage. Les négatifs fragiles, parfois marqués par les aléas météorologiques, sont scannés, puis interprétés numériquement par l’artiste. Dans le cliché final, les formes captées par le sténopé demeurent inchangées, seuls les couleurs et les contrastes sont travaillés numériquement.

Entre théorie optique maîtrisée et hasard du bricolage, les solarigraphes, à la frontière de la science, de la poésie et de l’abstraction, montrent une image onirique, d’apparence fantastique. Paradoxalement, selon le critique d’art Yannick Mercoyrol, « c’est au contraire la réalité que révèle la photographie, mais une réalité que l’œil ne peut pas voir », parce qu’elle résulte de l’impression sur l’espace unique de la photo de milliers d’instants. Le visible et l’invisible, l’immédiateté et le temps long conversent, faisant de chacun un spectateur émerveillé du temps. Les 40 clichés issus de ce long processus sont exposés dans le château, doublés d’un documentaire explicatif sur l’artiste et son travail spécifique.
Jusqu’au 21 juin 2026
Domaine national de Chambord – Chambord (41)
En Une : Robert Charles Mann à Chambord – ©Chantal Vérin