L’’exposition « Vu(e)s de dos, une figure sans portrait », conçue par Anne Malet-Vache, directrice du musée des Franciscaines de Deauville, s’intéresse à la représentation de la figure vue de dos dans l’art occidental. Cette perspective originale met en lumière la richesse d’un motif longtemps marginalisé, et témoigne de l’audace des artistes à ouvrir des chemins inédits pour explorer identité et individualité à partir du corps. Une centaine d’œuvres, dont des pièces d’exception provenant de musées en France et à l’étranger et de collections privées, sont rassemblées, montrant, au fil d’un parcours chronologique allant du Moyen-Âge à nos jours, comment ce motif discret a traversé les époques.

Considérer le corps, en l’occurrence une partie seulement, comme vecteur de récit et capable de porter une charge expressive en-dehors du visage, n’est pas une évidence. Par convention iconographique l’histoire de l’art privilégie les figures de face ou de profil, et jusqu’au XVème siècle, les tableaux ayant le dos comme sujet principal sont rares. Pour autant, la figure de dos n’est pas ignorée avant cette époque. Dans l’Antiquité elle apparaît dans des iconographies spécifiques, sur des fresques et des sarcophages. Après le Moyen-Âge dominé par le contexte religieux, les peintres de la Renaissance perfectionnent leur représentation de l’enveloppe extérieure de la personne, de ses traits, mais aussi de l’attitude, de la gestuelle et du caractère du modèle. Le dos devient dans des compositions novatrices un motif à part entière, comme dans les « Trois Grâces », où la figure de premier plan est présentée de dos.

Au XVIIème siècle, en Europe du Nord, où la sobriété est de mise, les scènes de genre décrivant des moments de la vie quotidienne ne nécessitent pas d’identifier les protagonistes. Pieter Codde, dans un petit tableau de 1650, peint une femme vêtue de noir, de dos. L’inclinaison de sa nuque, la tension de ses épaules forment un langage original, même en l’absence du visage. On sait que la lettre qu’elle tient à la main annonçait une mauvaise nouvelle. Plus tard, Watteau, Tiepolo ou encore Goya représentent des scènes où le public tourne le dos au regardeur du tableau.

C’est surtout le XIXème siècle qui va s’emparer de ce genre iconographique. De la grande toile aux personnages alignésde dos « Les gentilshommes du duc d’Orléans dans l’habit de Saint-Cloud », de Henri Félix Philippoteaux, aux figures laborieuses des lavandières qui courbent l’échine (opposées aux aristocrates corsetées), en passant par l’incontournable évocation du chef-d’œuvre de Caspar David Friedrich. Malheureusement le tableau en question, « Wanderer im Nebelmeer », est absent, mais le thème a inspiré la photographe contemporaine Elina Brotherus.

Sans pouvoir être exhaustif, tant le thème est vaste, l’ensemble est d’une grande richesse. La lecture est facilitée par le choix d’une présentation chronologique et didactique. On retient au passage quelques chefs-d’œuvre, de Käthe Kollwitz à Raoul Dufy, jusqu’à la stupéfiante huile « Exit Figure IX » du grand Vladimir Velićković. On s’arrête sur la réinterprétation photographique du « Violon d’Ingres » de Man Ray.
Jusqu’au 31 mai 2026
Deauville – Les Franciscaines (14)
En Une : Paul Guigou – Lavandière – 1860 – ©GrandPalais RMN (musée d’Orsay) : Hervé Lewandowski