Deux grands artistes actuels incantent la grande galerie Les Yeux Fertiles, cœur parisien du Surréalisme.
Au commencement des dessins si fins de Jean-Pierre Nadau, règne l’impensable Big-Bang de tous les possibles dessins du monde… Un univers inconstruit, latent, insondable et virtuel, d’où tout pourrait surgir, reste toujours à portée de sa plume. L’énigme des origines couve à vif sous ces tracés aventureux, microscopiques et fragiles. Un Petit Poucet fabuleux a laissé tomber de noirs petits cailloux, magique alphabet d’étendue, sur le vide papier que sa blancheur ne sait plus défendre…

Dans les très surprenantes cartographies mentales de Jean-Pierre Nadau, libertaires et burlesques, voire chamaniques, il n’y a jamais de surcharge graphique, tant le vide infini couve sous la poussière des signes. Il n’y a pas d’échelle, tant microcosme et macrocosme s’indistinguent. Son écriture magique, nouée et dessillée crée un monde subtil, aérien et prodigieux où rien ne s’identifie aisément. Ce qu’un dessin avance, un autre le retire. Ce qui semble apparaître, se modifie le trait d’après. Ces entrelacs inouïs, pulsionnels et chargés de toutes les apparences possibles, proposent un jeu infini de virtualités. Jean-Pierre Nadau fait un bien fou au trop-plein des choses de la vie, et sa furie créatrice l’accompagne dans ses secrets graphiques les plus scabreux, les plus drolatiques, ou les plus insensés…

Les signes vivent seuls. Ils attaquent le vide, et dans l’invisible matière du dedans surgissent les prémices de la vie. Car Jean-Pierre Nadau, fatigué du poids lourd des certitudes occidentales, ne cesse d’inventer de nouvelles écritures. Cet extraordinaire concentreur de signes et de forces, ce décalé de presque tout, sauf de lui-même, a le génie d’une fourmi laborieuse et le don de passeur d’un formidable médium.
Chez Christine Sefolosha, parfois, il pleut du noir, elle emplit au profond la barque de la vie, et fait voyage dans nos ténèbres. Mille et une faces vitales peuplent un espace inouï, hanté, nomade et chargé. Et quelle distance elle prend avec les surfaces bafouées des abîmes ! Elle cogne sur le miroir des vies ordinaires, sur la faiblesse répétitive des images, et la fatigue installée des regards. Elle invente, Christine Sefolosha, avec une sidérante puissance, des entités indéfinies de furieuse existence et d’incroyable présence. Tous les repères sont mis en déroute, l’espace n’a plus d’appui, et l’insondable, en dur éveil, avale l’horizon. Le chaos vibre, envahit l’espace, fait taches tentaculaires, et d’inquiétantes créatures, durement accouchées, et terrifiantes d’impact, effacent nos plus sommaires évidences.

Universel et intemporel, l’art de Christine Sefolosha est sans frontière mentale : le dedans et le dehors fusionnent, le corps innombrable couve sous les cultures secondes, et l’angoisse s’abandonne à la plus haute création. Ce qui surgit outrepasse les affres de la condition humaine et fait surgir ces fascinants corps d’étrangeté.

Sentir s’entrechoquer les limites indistinctes de l’homme fragile et de sa puissante animalité oubliée, bouscule au plus profond les habitudes installées, crée en soi un espace magique d’intime errance, et la plongée d’art ainsi créée est l’une des plus saisissantes qui soient. Quand la modernité factice fabrique l’homme des surfaces, l’artiste-magicien convoque l’esprit des profondeurs, et laisse parler nos plus anciennes mémoires. Christine Sefolosha mène à chaud le combat inachevable de l’homme avec ses sources enfouies, et l’art naît de ce formidable affrontement. Elle soulève des pans entiers de sensibilité étouffée, arrache les pansements accolés du dedans, et décape le mental du trop-plein des certitudes.
Galerie Les Yeux Fertiles – Paris 6ème
Jusqu’au 7 mars 2026
En Une : Christine Sefolosha – Le Sorcier – 2014 – Fusain et crayons de couleurs – 90×75 cm