Artiste au tempérament sanguin, Elisabeth Ollé Curiel a grandit aux Caraïbes dans les petites Antilles. Sa famille d’origine juive chassée d’Espagne quitte le pays pour les Pays-bas, puis voyage jusqu’au Venezuela, Curaçao et Aruba. Elle perd sa mère très jeune. Cette profonde tristesse lui inflige d’immenses souffrances. Pour réussir à les dépasser et survivre, Elisabeth se lance à cœur perdu dans la création. Son oncle collectionneur d’art la soutiendra dans cet élan vital et ce cheminement artistique salvateur. Entre l’obscurité de sa tristesse et les couleurs exsangues de la nature luxuriante des îles, elle construit pas à pas « ses gammes artistiques ». L’historienne d’Art Delphine Durand qui lui consacre une splendide monographie dira de sa création qu’elle est « un art métissé » à travers lequel l’artiste transforme « une souffrance en joie ». La création lui permet en effet d’exprimer au-delà des larmes la joie du vivant. C’est également toute une tradition familiale juive qui l’accompagne et dont elle se nourrit. Vibrations, couleurs, parfums et rythmes parsèment ainsi son travail.
L’éveil de la création. Vers une arithmétique singulière de la beauté
Jean de la Fontaine écrit dans La jeune veuve « Sur les ailes du temps, la tristesse s’envole. ». Alors de douleurs en couleurs, de la conception à la réalisation de ses oeuvres, Elisabeth se délivre et nous livre une création explosive. D’une honnêteté et d’une humilité rare, son cœur solaire exulte. Dans ses œuvres « Gestation » remplies d’humour et de tendresse, la vie flirte néanmoins avec la mort. Avec une vraisemblance de naïveté flotte au dessus de la face souriante ou étonnée de l’embryon le voile sombre de la déchéance. Mais la lumière colorée triomphe toujours et ses cœurs tentaculaires sont des soleils qui rayonnent. Entre surréalisme et symbolique elle peint à plein poumons. À corps et à cœur, dans la série « Réflexion intérieure » les protagonistes chimériques dialoguent et bourgeonnent. Dans la série «Dialogues et mémoire du XXe siècle », dévoilant une liberté décomplexée, Elisabeth invoque Pablo Picasso, Fernand léger, Victor Vasarely, Roy Lichtenstein et d’autres artistes légendaires. Elle les fait discuter, s’interroger et se dépeindre. Sans retenue et avec une aisance surprenante elle ingère et digère leurs œuvres pour intégrer leurs essences dans son propre travail, avec respect. « L’air », bronze célèbre d’Aristide Maillol se retrouve également dans plusieurs de ses oeuvres. André Gide en résumant l’intention de Maillol dans son œuvre La Méditerranée écrivait: « M. Maillol, ainsi, ne procède pas d’une idée qu’il prétend exprimer en marbre; il part de la matière même […] qu’on sent qu’il a longuement contemplée, puis dégrossie, qu’il émancipe enfin à coups de puissantes caresses. ». Il en va de même pour Elisabeth. Elle observe, aspire les formes, absorbe les couleurs et les exposent dans un élan singulier. Sous ses doigts la célèbre silhouette aérienne lévite et s’abandonne. « La beauté voyageuse », titre de la très belle monographie de Delphine Durand sur l’artiste résume bien les contours de sa vie et de son œuvre. Il estampille avec justesse le parcours atypique de l’artiste ainsi que sa création vivante, féminine et rebelle qui se déploie en une arithmétique singulière de la beauté.
Retrouver la naïveté de l’enfant
Elisabeth Ollé Curiel tente de se libérer d’une certaine maturité pour retrouver la naïveté de l’enfance, une pureté de l’intention et du mouvement. Malgré les obstacles rencontrés au courent de son existence, l’artiste reste accrochée au virus de la vie. Elle nous le transmet volontiers et nous encourage à la rejoindre dans des célébrations picturales joyeuses ! Elle s’exprime ainsi sans retenue ni tabou et sourit jusque sur ses toiles. Elisabeth nous caresse le cœur avec des œuvres aux courbes naïves, aux silhouettes rupestres et tribales qui dansent. Ses oeuvres colorées s’agitent et nous sautent parfois au visage. Elles nous invitent à vibrer et à retrouver notre enthousiasme d’antan. Comme l’exprimait le moine bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh « we inter-are » – « nous inter-existons ». J’ajouterais également « we inter-act » – « nous inter-agissons ». Sensible à la Nature et au vivant, elle ressent et perçoit également cette réalité holistique de l’existence qui rassemble les espaces, les êtres et les anges. Le vert des plantes, le gris des nuages, le sanguin de l’humain et le bariolé des rêves se retrouvent ainsi interconnectés dans un océan infini qu’elle dépose sur ses toiles. Son oeuvre épidermique existe grâce aux pulsations de son cœur et au rythme de ses pinceaux.
Création et partage
En 2025, dans le cadre de l’exposition « L’art est une fête ! » organisée par la Galerie Saphir pour les Journées européennes de la culture et du patrimoine juif, Léa Moscona recevait l’artiste dans sa matinale. Lors de l’entretient Elisabeth confiait à la journaliste: « L’inspiration vient en travaillant de la même manière que l’appétit vient en mangeant ». Alors inlassablement, seule dans son atelier de Barcelone elle se met à table. Dans un acte créateur organique, vorace et viscéral, elle transcende les limites de sa propre corporéité. Elle innove, expérimente, se déplace, sort de sa zone de confort. Elle diffuse sur ses toiles des spray aérosols, force la matière, appose les couleurs, répand des lignes, dépose des formes symboliques. Elle y fait dialoguer les espaces et les ombres. Elle invente également des sculptures contemporaines, masques-fétiches archétypales ludiques en aluminium fondu et laqué. Francine Szapiro, directrice de la légendaire Galerie Saphir à Paris qui défend son oeuvre depuis longtemps confiait que le tempérament sauvage de l’artiste ne l’empêchait pas d’avoir dans son travail et pour ses collectionneurs une attitude consciencieuse remplie de respect et de responsabilité. En effet, attentive à son rôle de « passeuse », chaque œuvre compte. Elle s’y livre corps et âme pour nous transmettre sans détour sa vitalité, son message de vie et une partie de son âme. Dans ses œuvres elle se raconte, nous raconte et témoigne. Et l’artiste d’ajouter: « Ma peinture, c’est un livre. Chaque jour tu peux découvrir quelques petits détails, quelque chose de plus ». En s’accompagnant de musique Elisabeth aime travailler seule. Mais elle ose s’aventurer parfois dans les méandres d’une collaboration. C’est avec le verrier de Murano Fabiano Zanchi qu’elle exalte ainsi sa fantaisie créatrice dans la translucidité et les couleurs lumineuses de grandes sculptures de verre. Ces créations permettent à l’artiste de se décaler, se décupler et d’entrevoir qu’à l’horizon de la création, tout est encore possible, tout est encore imaginable. Avec une œuvre plurielle remarquable Elisabeth Ollé Curiel se réinvente encore et encore et célèbre la vie grâce à son art, nous conviant à festoyer avec elle autour d’un grand banquet de joie !
En Une : Portrait de l’artiste à Aruba – Galerie Saphir