LEHTINEN - CAMINITI

LEHTINEN - CAMINITI

GALERIE MARTAGON

Du 12 avril au 1er juin 2014

MALAUCENE (84)

 

 

Susanna LEHTINEN - Ici et Ailleurs

 

À force de questionner la problématique de la représentation par l’image (ou l’eidôlon, c’est à dire l’image-âme), j’en suis venue à côtoyer mes propres fantômes, ces énergies positives, car il est vrai que « l’être n’existe que hanté, parcouru par d’autres êtres, les fantômes » (1). Cette énergie des êtres disparus, cette force vitale, l’énormon d’Hippocrate, ce feu interne, cette vibration intime (2), c’est aussi le monde « subphysique » de la physique quantique, ce monde des eidôla d’Épicure, sorte de doubles voyageurs qui restent invisibles durant leur trajet mais qui sont à l’origine de l’image mentale, phantasia, phantasma [ϕάνταὓμα], ou encore fantôme. Essence magique de la lumière. D’ailleurs un des buts de l’art n’est il pas de surprendre "cette rencontre, dans l’ambiance, des particules les plus ténues, cette poussière d’émotion qui enveloppe les objets... (3)" ? En Finlande, le fantôme, le double, haamu, est omniprésent : nous avons tous un double à nos côtés, présence auratique et protectrice qui se déplace dans l’espace-temps : intermédiaire psychopompe, il va chercher des réponses dans le monde des morts ; il possède ce don de « vision » suprasensible... tout comme l’image a toujours tenté de représenter l’invisible. Ainsi le miroir nous renvoie une image ambigüe (de quelle réalité s’agit-il ?), il peut piéger notre double, de même j’assemble mes images, mes objets comme autant de négatifs, de retournements, de suggestions du réel. Je m’amuse de l’homonymie du mot spectre, désignant tout à la fois le monde de l’au-delà, par définition imperceptible, et la représentation des rayonnements électromagnétiques, la lumière, ou autres espaces topologiques pointés, pour représenter l’identité des corps ou bien celle des âmes.

Comme dans un miroir : vous n’êtes pas le reflet, mais le reflet est vous.

 

(1) Paul Ardenne, in « Video Forever, 15 Fantômes », février 2014

(2) Hippolyte Baraduc, « La Force vitale », 1897, père des « psychogrammes ».

(3) Paul Cézanne, in « Cézanne », Joachim Gasquet, 1921

 

 

 

Martin CAMINITI - fais pas ci fais pas

 

N’en déplaise aux anguleux, aux pointus, aux cabossés et carrés de toute espèce, la perfection, si jamais il s’en trouve en ce monde hésitant, est rondeur. Féminine d’abord, n’importe quel gascon vous le dira, qui ajoutera trop vite, pudique échanson, rondeur du vin de chez nous quand il est sans tâche ni défaut.

Chez Martin Caminiti la rondeur est plus que parfaite, elle est infinie. Comme ses roues qu’il fait tourner dans l’espace sans limite de notre imaginaire, rondes de l’enfance et de ses re-créations, du bonheur nostalgique de ces routes de France où l’été à flonflons bleuit les bicyclettes sur des ballons d’Alsace et des Val à Loup rond.

Pêcheur par son prénom, cycliste par atavisme, franc comme le soleil qui éclabousse de ses rayons tubulaires son port d’attache et réchauffe sa mer sans faire la marée, il nous offre en partage les mystères dorés de ses prises multiples accrochées à ses cannes et pendues à ses filets. Cette rondeur-là est toute finesse, de délicatesse et d’envolée, bouquet de plumes écloses sous le métal premier qu’il déguise et façonne à sa guise, vieux cadres recyclés avant extrême-onction, matériau renaissant du profond de l’oubli, objets réanimés par le souffle de l’artiste... Cette rondeur-là nous joue pour de vrai la musique de la vie, celle des partitions intimes que tout le monde sait mais que trop peu entonnent, huile du pédalier que la chaîne copule, chuintement marin du crin et de la corde, quelques notes égrenées aux pignons de la rue...

Pour notre bonheur, Martin Caminiti est un enfant qui a bien tourné. N’en déplaise aux anguleux, aux pointus...

Extrait d’un texte de Roseline Giusti-Wiedemann pour l’expo "Gardez la ligne" Galerie des Ponchettes